La folie des glandeurs

Qualis artifex pereo (deuxième partie)

 

— Quel artiste disparait avec moi !
Cette phrase a été attribuée à Néron comme étant sa dernière, et (comme il meurt en la prononçant) rien ne viendra jamais lui ôter ses illusions.

Mais, au fait, pourquoi vouloir le détromper ?
Parce qu’il n’avait guère de talent ? Parce qu’il était quelconque ?
L’Art n’est magistral ou médiocre que dans le pont qu’il jette entre la difformité de l’univers (telle qu’elle nous apparait face à notre éphémérité) et sa correction vers notre illusion d’être importants[1].
La monstruosité de la vie est, en réalité, la normalité objective et nous-mêmes, en vivant, devenons des monstres adaptés.

Pour les résonateurs-transformateurs que nous sommes, l’Art entrouvre une minuscule porte sur la transmutation (c’est-à-dire l’exponentiation de la transformation par elle-même[2]).
Il nous offre de modifier la bizarrerie de la vie sur Terre (une mort omniprésente, entièrement vouée à la dévoration) à travers la réalisation de quelque chose de complètement différent[3].
L’installation durable d’une clairvoyance qui prétend échapper totalement à ce qui semble être un des buts premiers et obnubiler la destinée : la capacité à survivre.

Sans rien promettre à l’artiste, cette possibilité de l’Art propulse l’individu dans un domaine idéal que l’on a coutume d’appeler « le haut », mais qui n’est appelé ainsi que dans la mesure où nous le définissons uniquement de cette façon.

L’Art nous arrache violemment au rationnel et donne du sens à un monde qui paraissait en être dénué.
Un monde maudit qui nous étonne et où tous les animaux savent se battre.
La beauté seule, hélas, n’a pas cette vertu.

Je n’ai absolument rien contre l’art déco, mais le champ de la représentation est nettement plus spacieux.
Les œuvres d’Art sont des incarnations d’idées qui nous rassurent et qui nous permettent de ne pas continuer sans espoir.
Elles révèlent souvent une maitrise et une facture exceptionnelles, qui nous démontre les capacités éblouissantes de l’Humain et lui prêtent de la valeur.
Il en va de même pour certains chefs-d’œuvre, à la différence qu’à travers eux, l’Art procure une formidable augmentation.
Il donne à voir une compréhension du monde d’une envergure supérieure à la nôtre et nous grandit.

Certains artistes ont investi le monde spectaculaire, uniquement pour créer des chefs-d’œuvre.
Mais personne ne devient artiste sous la contrainte.
Personne n’est soumis à des ordres tels que : — Tu vas faire des chefs-d’œuvre ! T’as compris ou je dois te le faire rentrer à coups de pompe dans le cul ?
Tous les artistes ne font pas des chefs-d’œuvre, et c’est peut-être une bonne chose, d’ailleurs, car nous ne saurions plus trop quoi en faire.
Par contre, de cette façon, il y a énormément d’expressions artistiques réalisées par des amateurs ou des dilettantes.
Elles correspondent à ce que le spectateur attend généralement, ou à ce que la société (toujours un peu conformiste) escompte comme étai.

L’apprentissage d’un art de représentation est semblable aux premières années d’écriture ou de calcul. Ce n’est qu’ensuite qu’elles deviendront des acquis dont on perfectionnera la maîtrise.

L’identification des bisons sur les parois grotesques permettait de mimer une chasse victorieuse. Ainsi la ressemblance donne l’illusion d’être digne de la vie et de ne pas en être un simple fragment. Méditons sur le fait que notre vie nous parait différente de notre existence.

La mort des dieux de Nietzsche[4] est aussi la mort de toutes les valeurs occidentales, car elles étaient toutes reliées aux dieux.
Cet art est mort pour laisser place à un art qui dénonce les travers d’une société.
Un groupe n’a que faire d’un artiste qui ne véhicule pas ses valeurs. Il a besoin d’un artiste qui les exalte. Ses propres goûts influencent sa conception, et la croix du christ ressemble curieusement à une épée.

Le problème est la destination de l’Art.
La plupart des gens vivent dans un état où ils ne se posent pas de questions sur la raison de leur existence.
Notez que là se trouve peut-être la clef de la sagesse mais, à titre personnel, j’en suis tout à fait incapable.

Observons que dans toutes sortes de métiers : architecture ; ébénisterie ; mode ; outillage ; il faut toujours des plans.
Le dessin géométrique, réalisé à l’aide d’outils, trouvera aisément sa place.

Pour les autres : pour les icônes qui ne traduisent pas immédiatement leur utilité pratique, le décernement du statut d’œuvre par la forteresse des galeries d’Art, garantira leur définition. À savoir : une image compréhensible qui, très souvent, nécessite la ressemblance.
Une représentation hiératique, schématique ou théorique de notre individualité (comme c’était le cas dans la statuaire de l’Égypte antique par exemple) pourrait prêter à confusion et nous noyer dans la masse.

Cette dernière joue donc, tout d’abord, un rôle prépondérant.
Elle établit notre importance.

En lui succédant, la photographie la surpasse. Elle qui n’est pourtant qu’une approximation de la ressemblance, dans la mesure où l’épreuve n’est pas évolutive puisqu’elle ne traduit pas (à quelques exceptions près[5]) l’évolution physique des modèles, et offre une permanence relative à ce qui n’était qu’instantané.

Elle rejoindra curieusement en cela, l’aberration que trahissent certains tarifs pratiqués à Paris[6] par des portraitistes au 18ème siècle, « un air de famille : 12 Sols » ; et restera tout naturellement inféodée à ce qui semble bien être une tyrannie muséale[7].
Mais grâce à elle, les œuvres d’Art s’affranchiront d’une reproduction servile.

Dans la voiture, la réponse de l’ami cardiaque de Harry[8] :
« Le bonheur, c’est quand on est vivant », ou encore « le soleil des vivants n’échauffe plus les morts » de Yanna Contou, mettent en lumière un arrêt définitif.
Comme cet arrêt est tout à fait inconcevable pour notre cerveau (programmé pour se croire éternel), ce dernier se tourne alors vers ce qui semble être une intellection supérieure.

L’Histoire de l’Art lui apparait comme un chemin parsemé de graviers figurant un idéal moral. Certains sont plus gros que leurs voisins, d’autres sont carrément imposants.
Quoi qu’il en soit, cette allée lui signale que la mort dure beaucoup plus longtemps que la vie.

Depuis Mécène, artistes et marchands d’art sont étroitement liés. La notion même de galerie d’Art (c’est à dire d’un autre art que celui de la ressemblance) est finalement assez récente.

Une galerie est un lieu de publicité.
Il se peut que, dans sa jeunesse, elle vise à la polyvalence, mais c’est le public, par sa fréquentation, qui finira par lui donner une orientation dans une des fronts où l’Art se décline (figuratif ; déco ; abstrait  voire conceptuel).
Si elle doit connaitre la notoriété, ce sera à travers cette spécialisation. C’est celle-ci qui déterminera ce qu’elle propose à voir. La pluralité desservira sa religion car, en matière d’art, les visiteurs sont souvent monothéistes.

Le piège qui guette les galeries est tout simplement leur public.

 

Voilà, mes chers lecteurs.
Le temps passe si vite que nous voici déjà en mai, alors que j’ai commencé à écrire l’article en avril.
Il est grand temps de faire ce qui nous plait.

Commençons par nous quitter en chansons avec Charles, qui est reparti pour toujours planter ses olives en Arménie.

Je m’voyais déjà en haut de l’affiche,
En dix fois plus gros que n’importe qui mon nom s’étalait.
Je m’voyais déjà adulé et riche,
Signant mes photos aux admirateurs qui se bousculaient.

Merci pour votre courrier des lecteurs sur Messenger, pour vos commentaires dans l’espace-commentaires et pour l’intérêt que vous portez à mes écrits.

 

Georgie de Saint-Maur

1 Voir : Le diamètre de l’Ipsikiff, mai & juin 2025.

[2] Sur le modèle de : A; B; etc. on pourrait l’écrire audacieusement : TRANSFORMATIONtransformation.

[3] Hommage au And now for something completely different des Monty Python, 1971.

[4] Nietzche parlait, à dire vrai, non pas de la mort des dieux, mais de la mort de Dieu.

[5] Portrait d’un gentilhomme de Fra Galgario (Giuseppe Ghislandi) contourne cette règle, puisque le modèle est peint de telle manière qu’il ressemble à un fromage en cours de maturation et qu’il est pratiquement impossible lui donner un âge.

[6] Période où l’Académie asseyait pourtant son pouvoir par des expositions.

[7] On consultera utilement à ce sujet : Marge, citations et travestis, une réunion des idées avancées par René Debanterlé (1958-1991), conservateur du musée de la photographie de Charleroi.

[8] Deconstructing Harry (Harry dans tous ses états) est un film réalisé par Woody Allen, en 1997.

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