La folie des glandeurs

Qualis artifex pereo (1ère partie)

La création artistique n’est ni une répétition monomaniaque, ni une accumulation.
Une accumulation peut être assimilée à une simple activité de collectionneur.

— Voici mon petit musée, dit Palankine. Certains de ces artistes ont travaillé toute une vie pour arriver à ce résultat.
— Zut ! répliqua Malabarte. On ne le dirait pas.

Maurice Tillieux, Popaïne et vieux tableaux.

Une collection n’a souvent de valeur que lorsqu’elle acquiert une spécification bien définitie. Imaginons une collection de cailloux par exemple, eh bien si jamais son objet est placé sous l’enseigne « tout venant », cette collection risque de contenir la presque totalité des cailloux de la planète.

Il en va de même avec la production artistique et avec les inclinations cénesthésiques que doivent fatalement ressentir les amateurs.

Comment en parler ?
Le dessin et la peinture sont primordialement des langages visuels, nous dit Culard[1]. Expliquer une œuvre avec des mots est comme un témoignage rapporté à l’aveugle : une approximation.

Gloser est donc très difficile. Surtout quand le Quattrocento nous susurre que l’Arte e cosa mentale.
Discourir sera donc une imitation de la déception.

Rassurez-vous, amis lecteurs, j’ai bien conscience de devenir complètement nébuleux et opaque …
Alors, tout comme Dali, appelons la science à notre secours, voulez-vous.
Les spermatozoïdes sont-ils des êtres vivants ?
Si, pour étayer cette hypothèse, on coupait un spermatozoïde en deux, peut-être mourrait-il (j’avoue ignorer le résultat d’une telle expérience) ? Il rejoindrait alors quelques critères indivis.
Mais, sans aller jusqu’à dire que c’est un individu, si on considère qu’il est vivant, ce serait dans des conditions éphémères très particulières, très précises et très strictes.
Car ce qui semble certain quand on l’observe, c’est qu’il est investi d’une mission dans l’environnement utérin où le propulse son flagelle.

Eh bien, il en va exactement de même pour l’artiste face à l’ovule de la galerie d’Art.
Beaucoup de candidats rameutés par des voix de Jeanne d’Arc ; peu d’élus sanctifiés par un public souvent ingrat.
C’est qu’avant d’être décoratif, l’Art est transcendantal.
Et que toutes les espérances, noyées dans l’assistance, ne pourront pas feindre.

Même si l’Art est un moyen de grandir, ses prétendants devront paradoxalement passer sous les fourches caudines de l’appétence.
S’il croit en lui (mais comment pourrait-il en être autrement ?), l’artiste manifestera de l’ambition. Pourquoi ? Parce qu’elle constitue un vecteur favorisant sa vie et celles de tous ceux qui l’accompagnent : femme, enfants, amis ou, plus prosaïquement, ceux qui le vendent.

Dans l’exigence ultramoderne, il lui faudra (à l’instar des capotes Durex) se comporter comme une marque.
Et il devra même se hâter ! Car, comme nous le confie Marcel Duchamp : les génies se tuent eux-mêmes par un faux mouvement, ils ne savent pas comment rester tout le temps des génies.

Oui, vous le voyez, c’est très dur de parler de l’Art.
Prétentieux même, si l’on considère les enjeux qu’on lui attribue.
Mais, comme je suis un imbécile qui cherche à être heureux, mon empirisme assurera ma légitimité.

Morcelée et déclinée en –ismes– depuis Courbet, la vocation préhistorique nous libère.
Lorsque j’avais annoncé mon intention de me lancer dans le GAGArt (une discipline de mon crû, très proche du célèbre Gag-Art américain), mon père, en fin psychologue, m’avait demandé si je ne préférais pas m’engager dans la gendarmerie.

Pour un psychanalyste sans frontières, une telle conception de l’existence engendre une série de comportements qui débouchent tous sur ce que l’on appelle une « impasse mutagène anelpide ».
Autrement dit : une vision du monde sans espoir.

Notez qu’il y a des gens très biens qui fondent une famille de gendarmes et qui trouvent sens et réconfort auprès de leurs enfants.

Est-ce vraiment si étonnant ?
Les enfants sont aimants, pleins de surprises et amusants.
Et, en plus, leur naïveté nous valorise.
Une fois grands, ils deviennent nos protecteurs.

Si l’on prend conscience de l’immédiateté de la vie (et qu’on ne parvient pas à se consoler avec l’idée d’une autre vie après la mort), on conçoit l’immense pouvoir de l’Art.

En effet, la Terre était hostile et nous l’avons formatée.
Elle est en passe de devenir inhabitable.
La sauver seule (je veux dire : sans nous), est-ce vraiment notre priorité? On peut en douter lorsqu’on voit la façon dont l’Humanité se comporte.
Et ce, en dépit de tous les avertissements.

La verdict sera sans appel : sauver la planète[2] passera forcément par une extinction de l’espèce humaine.
Ainsi parleront, en coupant la parole à Zarathoustra, les trente deniers de l’Intelligence Artificielle[3].
Et, en écoutant certains discours qui fusent de l’autre côté de l’Atlantide, j’ai tendance à croire que les prérogatives des humains ne seront pas de sauver la planète, mais de se sauver eux.

Et c’est là qu’intervient l’antidote à notre insignifiance.
Peu nous importe une planète prochaine à laquelle nous ne comprendrons rien, ne connaitrons rien, n’imaginerons rien.
Et où, vraisemblablement, nous n’aurons plus notre place.
La Terre, avec un tel futur, présentera autant d’intérêt pour nous que n’importe quelle planète de l’infini où nous n’habitons pas.

Les galeries d’Art (ces bastions de la confiance dont nous parlerons le mois prochain) opéreront, par leurs choix : rédemption et absolution.
Hahaha ! Ça devient rigolo, pas vrai ?[4]

Voilà.
Nous terminerons cette première partie en formant joyeusement une ronde autour d’une belle chanson.
Pour faire écho à l’évocation de John Culard[5], J’ai choisi de bidouiller God de John Lennon (comme ça, je n’ai pas besoin de traduire) :

Art is a concept
By which we measure the world.
The dream is all over,
But now I’m reborn.

Merci pour votre fidélité, vos messages et vos abonnements.
Prenez soin de vous et de votre foie.

Joyeuses Pâques et à bientôt.

Georgie de Saint-Maur

[1] John Culard (de son vrai nom jean Culard) est un artiste français, chef de file des Intentionnistes.

[2] Mais sans la faune et la flore actuelles, hélas.

[3] J’ai tendance à trouver cette dénomination incorrecte. Je pencherais plutôt pour « raisonnement artificiel » ou « performance artificielle ».

[4] Envoyez vos réponses au 19, rue Vallée.

[5] John Culard est le fondateur du mouvement subréaliste [sic].

Une réflexion sur “Qualis artifex pereo (1ère partie)”

  • Jean-Luc Dalcq

    « – L’art est une planète en soi où se croisent des myriades de disciplines » me disait encore d’un air important John Cuit au lever de rideau du « radis de la merluche » la pièce inattendue d’Hector Desframpier, un jeunet de quatre-vingt cinq balais, à peine rentré à l’Ehpad.

    Mais… mais voilà qu’on m’annonce dans l’oreillette que ce sera sa dernière. Il vient en effet de succomber à un gros coup de chaleur au Centre des Romarins guillerets.

    Encore un artiste qui n’aura plus à se morfondre sur la nature de ses éventuelles ventes et toute l’angoisse liée à ce sport des méninges, quoi qu’on en pense.

    C’est finalement un peu l’Histoire du puceau qui parvient enfin à se faire déniaiser mais heureusement ou malheureusement pour lui, juste avant de dépoter son géranium et de la mettre au frais définitivement.

    Une autre forme d’art si on veut.

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