La folie des glandeurs

Équidistances perfectibles

Offrir un aspirateur (en cadeau d’anniversaire, par exemple) est à mi-chemin entre : « pour te faciliter la vie », et : « il fait dégueulasse ici ! ».
Voilà.
C’est un bon point pour ce qui concerne une définition facile du mot : équidistance.

Et pour celui de : perfectible, alors ?

De l’avis général, il se pourrait que se croire important soit une erreur. Mais c’est une erreur que nous sommes tous obligés de faire.

Il serait très tentant d’évacuer, d’un simple claquement de doigts, cette crédulité innée. Mais ce n’est pas si simple.
Car on dirait bien qu’il existe en nous le besoin (la certitude même) qu’il y a « quelque chose » ; que l’univers répond à une intelligence animiste.
Qu’il sert les étranges desseins d’un inconnaissable ingénieur…

Mais attention, qui dit : construction, dit : maçon.
Sans doute faudra-t-il se rendre à l’évidence : nous sommes probablement les trigus[1] de l’univers.

Notre obsolescence est tellement prévisible qu’elle termine parfois nos projets avant même qu’ils n’aient commencé.
Or, nous le savons, si un objet est inutilisé ou inutilisable, il recèle une capacité d’encombrement indéniable, et presque toujours proportionnelle à son volume.

Nous sommes 8 milliards[2].

Tout comme les talatates[3], les trigus sont à mi-parcours entre une potentielle réhabilitation et leur élimination à la déchetterie.

De même qu’en dépit des dates, nous, les humains, nous sommes toujours à équidistance entre notre naissance et notre mort ; car sur la Terre, seul compte le ressenti.

Nous n’avons pourtant accès qu’à un unique réel : ce monde où nous nous réveillons au même endroit que celui où nous nous sommes endormis.
Mais nous pouvons le déformer et (parfois) le modifier.

Notre lot est peut-être une équidistance harmonieuse entre le malheur et le bonheur.
Un équilibre qui se tient toujours prêt à basculer d’une option vers l’autre, sans parvenir au status quo que nous interdit le mouvement.

Car nous ne pouvons pas rester immobiles.

Tout semble donc être une question de concordance de temps, car il n’y a pas de postsynchronisation.

Connaître son avenir pourrait alors se décrire davantage par l’intuition des lieux et des conditions où vont apparaitre les obstacles, de manière à pouvoir les éviter.
Devenus prévisibles, une stratégie banale les neutraliserait : éviter de sortir au mauvais moment !

En parlant de sortir, et sans vouloir qualifier le moment de ma naissance, j’ai été un peu étonné (pas tout de suite, mais assez rapidement finalement) d’avoir été engendré sans projet particulier, sans but précis.
Encore aujourd’hui, je ne perçois pas très bien les motivations profondes de mes parents.
Sans leur en vouloir car, après tout, je n’ai pas été moins naïf.

Sans pouvoir le jurer en levant la main, l’entourage familial de mon enfance était plutôt du côté des maîtres et, paradoxalement, prompt à obéir.
Ses membres représentaient partiellement les valets de la possession légitimée et avec de tels personnages, notre brève civilisation ne risquait pas de changer.

Le danger et parfois le salut viendraient donc de nos congénères.
Il se peut que tout ce qui nous distrait de nous-mêmes (une femme, des enfants, des amis, un travail) nous oppose des désirs que nous n’avons pas générés spontanément.

Il y aura toujours un regret de ce que nous avons laissé derrière nous. Alors, pour nous consoler, nous prédirons que d’autres soleils nous attendent.

Quant à la bonne blague : « partager à deux les ennuis qu’on n’aurait pas eus tout seul »… Pour certains ennuis : c’est probablement vrai. Mais pour d’autres, il y a gros à parier que nous les aurions eus de toute façon.

Il ne faut pas s’attacher puisque rien ne dure, mais, avouons-le, une vie sans attache rimera probablement avec une vie sans intérêt ; ou avec une vie non-vécue comme elle aurait dû l’être.

On dirait que le destin nous propose, à chaque seconde, de changer ce que nous pouvons changer.
Nos enfances passent si vite que nos performances d’émerveillement rétrécissent autant que nos pantalons.

Car qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit, la solitude entre parfois par la fenêtre.
Son partage peut l’alléger mais ne doit pas être notre téléologie.
Prendre soin de ceux qu’on aime reste très important.
Et les augmenter renferme, à coup sûr, une part de sacrifice.

Personne, excepté le Père Noël au 15 août, ne pourra nous aider par rapport à nos pressentiments de vie.

Nous avons besoin de trouver, dans l’Univers, une intelligence qui s’accorde à la nôtre et qui s’exprime par des signes que nous sommes capables de comprendre ou d’interpréter.
Les dieux anthropomorphes n’existent que grâce à nous.

Voilà, vous ne serez pas étonnés si nous nous quittons en musique.
J’aurais pu citer Middle of the road[4] qui aurait probablement mieux « collé » au titre de cette Folie de février, mais, au dernier moment, j’ai choisi Country Joe and the fish, car c’est une option qui déconcerta la société dans son ensemble, et qui nous rappellera notre jeunesse dorée.

Quoique nous, les chansons en anglais, on leur faisait dire un peu ce qu’on voulait.
C’est même pour cette raison que nous les écoutions, non ?

And it’s one, two, three,
What are we fighting for ?
Don’t ask me, I don’t give a damn,
The next stop is Vietnam.
And it’s five, six, seven,
Open up the pearly gates.
Well there ain’t no time to wonder why,
Whoopee ! We’re all gonna die
.[5]

Voilà.
Merci pour votre intérêt, merci pour vos messages et vos commentaires.
Qu’il pleuve ou qu’il vente, j’essaie toujours d’y répondre.

 

Georgie de Saint-Maur

 

[1] Etymologie wallonne possible : décombre, débris de démolition.

[2] 8 milliards 272 millions 330 mille habitants.

[3] Les talatates sont des blocs de grès, résultant de la destruction des monuments du pharaon Akhenaton, réutilisés dans l’édification des pylônes du temple d’Amon.

[4] Middle of the road est un groupe écossais de musique pop.

[5] (+ ou -) Et un, deux, trois,
Pourquoi est-ce qu’on se bat ?
Je n’en sais rien, je n’en ai rien à foutre,
Le prochain arrêt c’est le Vietnam.
Et cinq, six, sept,
Ouvrez les portes nacrées.
On n’a même pas le temps de se demander pourquoi,
Youpi ! On va tous mourir.

Une réflexion sur “Équidistances perfectibles”

  • FRANCOIS Dominique

    Cher Georgie,
    Oui, nous sommes sans doute tous obligés de nous croire importants. Je dirais même que c’est vital : cela nous permet d’exister, de prendre conscience de notre présence et d’assurer, d’une certaine manière, notre sécurité.
    Il en va de même pour nos croyances. Comme vous l’écrivez à juste titre, elles répondent à notre besoin de sens.
    Car si nous les mettons de côté, il ne reste finalement qu’un constat assez brutal : nous arrivons sur Terre, vivons une existence plus ou moins agréable (et pour beaucoup, plutôt moins), puis, un beau jour — généralement dans la souffrance — nous tirons le rideau. Avouez que cela n’a rien de très réjouissant.
    À l’inverse, lorsque nous saupoudrons cette vie d’un peu de rêve, de croyance et d’imaginaire, elle devient plus tolérable, sinon plus douce.
    Nous pouvons alors imaginer que nos parents ont souhaité notre venue, que nous avons été accueillis dans la joie et l’amour. Que nous sommes sur Terre pour apprendre, nous épanouir, tester, chuter, nous relever, et découvrir que le maître mot de cette humanité est l’Amour. Quitter cette Terre en pensant qu’il existe un ailleurs plus doux, plus beau.
    Et, dans l’entre-temps, entrer en communication — par des signes divers et variés — avec nos chers défunts. Ceci constituerait, sans doute, un baume pour le cœur et pour l’esprit.
    Oh, je vous entends déjà vous récrier… mais peut-être est-ce précisément cette « naïveté » qui sauve le monde d’un suicide collectif.
    Quant à l’enfantement, il me semble que le projet initial reste avant tout de perpétuer l’espèce. Certes, nous pouvons y mettre de jolis mots, y projeter de belles intentions et un désir idéalisé. Mais je connais peu de parents qui aient conçu un
    Quant à l’enfantement, je pense que le projet initial est avant tout de perpétuer l’espèce. Cela étant, on peut évidemment mettre de jolis mots sur ce projet et sur ce désir d’enfant. Mais je connais peu de parents qui se soient lancés avec un projet concret du type : je vais avoir un enfant, et celui-ci deviendra un grand artiste, un homme politique d’envergure, ou une personne qui, par sa singularité, révolutionnera le monde.
    Non, nous suivons tous, à peu de choses près, le même chemin, car nous y sommes conditionnés. Et pour rappel, la femme qui, dans les années 90 — il n’y a donc pas si longtemps — n’annonçait pas de désir d’enfant, était questionnée sans relâche sur cette non envie et presque mise au ban.
    L’attachement, quant à lui, est plus complexe et, hélas, à l’origine de nombreux malheurs.
    En même temps, il renforce la beauté de la Vie : il nous lie les uns aux autres.
    Notre capacité d’émerveillement ne disparaît pas. Elle se cache en nous, mais nous pouvons la réactiver assez rapidement et, je dirais même que, pour certains d’entre nous, nous pouvons la cultiver. Continuer à faire vivre, au fond de nous, ce petit garçon ou cette petite fille capable de passer des heures à regarder l’herbe pousser.
    Merci pour vos textes, toujours empreints de philosophie, qui nous invitent à réfléchir sur nous mêmes, sur le monde, sur nos actes et nos modes de pensée.
    Bravo l’artiste.

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