Le sphérotisme comme exorde
Sphérologue ; sphéronome ; sphéromane…
Les termes sont nombreux pour décrire Berga[1] et ses suspensions de sphères, mais il serait dommage de résumer son travail (qui est très réfléchi) à une simple monomanie.
On parlera plutôt de sphérotisme. Que l’on peut définir comme une intelligence du monde qui relève de la maïeutique. Un peu comme les jardins japonais qui s’offrent à la méditation contemplative.
Nonce d’une petite cosmogonie portative[2], Berga nous amène sans heurt vers ce qui se révèle.
Ses sphères agissent un peu comme des catadioptres. S’éclairant sous la pensée de ceux qui les observent. Prenant ainsi, à chaque regard, un sens différent.
Dans certains agencements, une introduction volontaire paromorphe (un œuf, par exemple) peut engendrer l’occultation. Le spectateur privilégie alors cette découverte et ne distingue plus l’ensemble de la proposition[3]. Perçue comme un leitmotiv extra diégétique, la notion d’individu prime alors (par réflexe) sur celle de la communauté.
Il s’en confesse en riant :
— Une fois qu’on introduit une forme très proche de ce qu’on peut appeler « les sphéroïdes », certaines personnes ne voient plus que celle-ci et plus du tout le reste de la proposition.
De la même façon, les installations sont révélatrices d’un univers sidéral antique où le rêve et l’aspiration artistique étaient la base même de la liberté de l’homme.
Presque tous ses montages sont le plus souvent orientés vers l’expression de palais merveilleux mais éphémères[4], même si certains d’entre eux accompagnent des évènements dans leur totalité[5].
Berga, fin gourmet, se méfie du cube :
— L’œuf a une forme sans angle qui est proche de la sphère. Il n’a pas l’agressivité que le cube peut avoir. Dans ce dernier il y a des arêtes.
Cette forme d’art remet en question la forme marchande des œuvres traditionnelles.
Parfois, comme des rois introuvables, nous ne sommes plus capables d’évaluer les choses. Soit parce que certains luxes sont devenus banals[6], soit (comme dans L’homme est un loup pour l’homme) parce que les vestiges de certaines peur révolues ne nous permettent plus de jauger de leur réelle dangerosité[7].
Le monde des humains conditionné au conformisme auquel on superpose un calque (un biais)
Un peu comme le Grand Verre[8], en regardant à travers les interstices (l’espace entre les sphères), la platitude, élevée au rang de décor mouvant de la construction, est valorisée et presque sanctifiée.
Captant la quasi-intégralité de la radiation banale du lieu, l’installation la transmute en un facteur exceptionnel. Tant au niveau de la chance de s’y trouver et donc de jouir de la vie (preuve de la participation instantanée) que de la possibilité d’intégrer une proposition différente (une intelligence du monde envisageant l’augmentation).
Mais n’allons pas trop vite et découvrons plutôt ce qu’il en dit lui-même :
— La même proposition peut se décliner des milliers de fois. On ne parviendra jamais à la circonscrire. C’est universel : le cylindre, le losange, la carapace de l’escargot.
Un fait à noter également : à cause de leur aspect esthétique poli et rutilant, ces assemblages, parfois animés par les mouvements de l’air, ont fait l’objet d’un débat qui les présente indubitablement comme un échantillon artistique spontané.
Un peu comme on pourrait le faire des OOPArts créés par des êtres intelligents.
Nous avons une expérience simple du monde qui nous entoure, mais notre intuition se trompe sur l’espace.
Les installations de sphères se révèlent quasi holographiques, dans la mesure où leur image peut être interprétée de deux façons différentes.
Elles rappellent aux hommes leurs incessants va et vient entre le clocher le donjon, et, en guise de porte de sortie, leur présentent un réflecteur où ils réalisent à quel point il sera difficile de retrouver des conditions de vie équivalentes.
Dans sa panoplie d’activités, Berga est notamment président[9] et ambassadeur[10], mais aussi photographe.
Auteur de nombreux clichés où le losange prédomine.
Le losange est un quadrilatère dont les diagonales se croisent à angle droit et forment deux axes de symétrie, ce qui lui confère un équilibre visuel et symbolique.
Souvent représenté pointe en haut, suggérant un mouvement dynamique, comme une toupie, et figurant l’énergie en action et la durée dans l’espace
Il symbolise la fertilité, l’union des contraires et l’équilibre des énergies. Représentant à la fois le féminin, le masculin et la dynamique de la vie[11].
Victor Vasarely, fondateur de l’Op art, considérait le losange comme l’expression du mouvement contenu dans le plan-carré, reliant espace, durée et énergie.
Berga en fait son confiteor (je pèse mes mots) :
— Le losange n’est pas fixé sur sa base comme le carré. Un peu au même titre que la sphère, il ne s’enferme pas. Il n’est pas conservateur. Le losange est une force. C’est un dynamisme, c’est un monde en marche.
Dans certaines traditions, il représente la fertilité de la terre et l’harmonie entre le masculin et le féminin.
Est-ce un argument qui plaiderait pour une hésitation du genre? Non, répond notre barbu dont le charisme a l’envergure d’une appétence qui n’est guidée par aucune ambition, ni subscriptive, ni vénale.
Il nous devance dans nos questions :
— Pratiquer ce type de création me permet de vivre éveillé. C’est presque comme un rêve appliqué. On va dire : de la géométrie ludique.
Tout comme Dholavira[12] semble flotter sur des miroirs d’argent, les installations « sphérotiques » apparaissent comme des réservoirs destinés à recueillir la réflexion.
Et même si, pour moi (et pour la plupart des P.S.F.[13]), l’univers tout entier se moque des êtres humains dans un rire sardonique ; et même s’ils se débattent dans la panique de leur propre impéritie, les montages de sphères témoignent d’un auteur qui peut le concevoir mais jamais l’admettre.
Le sphérotisme veut faire oublier le désastre anthropomorphe pour ne conserver que la chance unique de tous les destins possibles.
Composé de « Ready-mades aidés » (l’objet manufacturé y est bien détourné de sa fonction utilitaire, mais porte la marque de l’artiste)[14], c’est un peu le globe armillaire[15] d’une accommodation du monde ; d’une appropriation salutaire qui nous interpelle autant que les glyphes inconnus de la sphère de Buga[16] (dont la paronymie avec le nom de Berga m’enivre de joie).
Dès le départ, sa volonté d’être un artiste, envers et contre tous, m’a fasciné.
Bien que, de son propre aveu, il ne puisse se résoudre à accepter la méchanceté et la cruauté des humains comme la norme intrinsèque à l’espèce, notons toutefois qu’il est lucide. Il n’’apprécie ni le régime nazi, ni le reliquat de l’empire romain et se révèle franchement maladroit dans le maniement du marteau d’Institoris[17].
Il rejoint donc bon nombre d’artistes qui cherchent à s’en distancier de façon spectaculaire, souvent au mépris de leur apparence ; et tant pis si pour le vulgum pecus ils semblent être du côté de ce qui est médiocre.
Car toute originalité leur semble positive.
Voilà, notre homme le sait, son sphérotisme est un exorde ; le prélude à un art que je considère majeur (comme il y a, au tarot, des arcanes majeurs et des arcanes mineurs) : l’Art de l’esquive.
Comme de coutume, nous allons-nous quitter en musique, avec cette fois une chanson des Pretenders qui a peut-être traversé la bande-son de la jeunesse de notre ami.
Don’t get me wrong
If I split like light refracted
I’m only off to wander
Across a moolit mile [18]
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Georgie de Saint-Maur
[1] Berga (de son vrai nom Bernard Fournier Engels) est un artiste plasticien belge qui s’exprime principalement par des installations de sphères ornementées, suspendues à des structures complexes.
[2] La formule est empruntée à Queneau.
[3] « L’arbre qui cache la forêt » nous rappelle qu’il faut prendre du recul.
[4] On parle de palais comme on parlerait du Palais idéal du facteur Cheval ou d’un palais d’attraction foraine.
[5] Cfr le 13ème Festival du film fantastique de science-fiction et thriller, à Bruxelles, en 1995, ou encore l’exposition d’astrophysique à l’abbaye de Stavelot en 2026.
[6] Dans Le déjeuner d’huîtres de Jean-François de Troy, peint en 1735, la glacière au premier plan symbolise un luxe inouï.
[7] La rareté du loup (avant sa réintroduction) a fait qu’on ne mesure plus à quel point il était dangereux.
[8] Le Grand Verre également nommé La Mariée mise à nu par ses célibataires, même est une œuvre réalisée de 1915 à 1923 par Marcel Duchamp et entièrement peinte sur du verre.
[9] Berga est le président d’Art & Public, une association artistique plus que trentenaire.
[10] Cité par Clément Bulle in « L’invention des fous littéraires » L’Ampoule n°19.
[11] Dans de nombreuses cultures anciennes, le losange est associé au principe féminin et à la fécondité. Sa forme évoque la vulve et la matrice, représentant la création, la naissance et le renouveau. On retrouve cette symbolique dès la préhistoire, gravée dans des contextes liés à la déesse-mère et à la fertilité.
[12] Dholavira est un site archéologique situé en Inde, constitué par les ruines d’une cité harappéenne. Ce site (qui couvre plus de 100 ha) se caractérise par ses nombreux réservoirs d’eau.
[13] P.S.F. sont les initiales de : Psychanalystes Sans Frontières.
[14] Les ready-mades soulèvent de très nombreuses questions. Par exemple (parce qu’ils n’ont pas été réalisés par l’artiste) ils rendent problématiques un certain nombre de concepts : la définition de l’art et le rôle de l’artiste, et plus spécifiquement les notions d’original, de savoir-faire, de virtuosité et d’œuvre. Le terme anglais ready-made fut utilisé pour la première fois par Marcel Duchamp, il y a 110 ans, en janvier 1916.
[15] La sphère armillaire est un instrument emblématique de l’astronomie antique qui représente l’univers dans une vision géométrique.
[16] La sphère de Buga est un objet mystérieux tombé du ciel en Colombie, suscitant des spéculations sur son origine et sa nature.
[17] Le Marteau des sorcières (Malleus maleficarum) est un traité de démonologie coécrit par Henri Institoris (pourtant considéré comme fou par sa propre hiérarchie) et Jacques Sprenger, publié aux environs de 1486. On frémit d’horreur devant la bêtise criminelle de ces deux inquisiteurs.
[18] (+ ou -) Ne m’en veux pas / Si je m’éclipse / Je suis simplement allé flâner / De l’autre côté d’un clair de lune lointain.
