Le Gros secret : sixième épisode

Sixièmes analyses

Pure métafiction, des romans imaginaires sortent du néant pour devenir, sous la plume de leurs éminents critiques, plus réels que jamais

Le syndrome de Troutku

«  Il agrippa brutalement l’homme par les revers de son veston rapiécé.

Et d’abord qui me prouve que vous êtes bien Jean Feuillard ?

Moi ! cria une voix dans la foule.

C’était Jean Feuillard.

Totalement alphabétisée, la soutane crachouilla trois fois. Une petite tache sombre se forma au niveau de l’entrejambe, Milos Troutku avait juté. »

Évidemment je ne vous apprends rien, nous connaissons ces lignes par cœur pour avoir dû les étudier au lycée. Combien de fois n’avons-nous pas ri de ce pauvre Mimile et de son âpreté à monter en grade ?

Souvenons-nous de la gifle qu’il administra si maladroitement à la pauvre Sidonie Frang, lors de son duel truqué avec Couillonnet.

Son appétit, sa volonté de devenir le protagoniste du « Gros secret » pour en faire un livre saint, constituent ce que l’on a coutume de nommer, en psychanalyse sans frontières, le méchant syndrome de Troutku.

Extrait :

« — Oh que je n’aime pas cet homme ! s’écria Sidonie, il sent le moisi de la tête aux pieds.

C’est bon le moisi, dit Couillonnet, ça fait pousser les cheveux. »

Orthodoxe, ce ratichon de Troutku n’occupe que les pages paires, laissant les impaires (qu’il estime diaboliques) aux autres personnages. Cette dimension manichéenne est très importante. L’ordinal Troutku veut, et obtiendra (peut-être) le gouvernement du roman. Son règne sera alors semblable à la dernière période de celui de Louis XIV : calotin, bigot et pudibond au-delà de tout (Culottin représentant dans cet exemple la période de la Régence).

Jouissance ou sacrifice ?

À noter aussi que c’est bel et bien la reine Pamélasse qui fera saisir sur le corps provisoirement inanimé du religieux, la clef qu’il portait en sautoir.

Ce que l’on sait, ce que l’on redoute, c’est que Troutku et la reine seront perpétuellement rivaux.

Extrait :

«  Milos Troutku réfléchissait toujours, branlait et rebranlait la feuille dans ses mains chagrinées. Enfin il leva la tête, fixa son regard imbécile sur cette physionomie presque honnête, béante, judicieuse, lut sur ce visage abîmé de pleurs toutes les souffrances qu’elle avait endurées depuis un mois.

D’un autre côté, les crimes, la puissance, le génie maléfique de Pamélasse l’avaient plus d’une fois épouvanté. Il sentait comme une félicité secrète d’être à jamais débarrassé de cette complice dangereuse. »

Cette histoire de sainteté est parfois bien difficile à admettre.

On ne peut y souscrire, on le conçoit, qu’en pensant que tout cela est probablement dû aux terribles brimades endurées durant l’enfance par Troutku.

Extrait :

« Malgré les grosses larmes qui coulaient, brûlantes comme les tisons du bûcher de l’inquisition, sur son visage épais, ses condisciples faisaient impitoyablement ronde autour de lui et continuaient de chanter :

– Troutku a un gros postérieur !

Ah, les enfants sont terriblement cruels. »

G de SM

Courtex (inédit)

On peut même se questionner : ce souci, chez l’auteur, de choisir une audience confidentielle mais subtile ne sert-il pas à lui éviter le contact d’un public perverti par les navrantes habitudes modernes de télévision et de zapping ?

Comment, en effet, parler à un auditoire accusant une pleine servitude à l’ordre intellectuel formaté ?

(Maurice Barême in « Le Sens nonsensique » éd. du Frometon)

Une soirée au café de Flore n’a pas de prix !

La question est venue de loin, un soir où nous dînions paisiblement les autres cogniticiens et moi :

Où donc allait-il chercher les noms de personnages de ses romans, en particulier ceux du « Gros secret », qu’il appelait parfois, au gré de son humeur cabotine « Gros gros secret », ou « the big sicrète », ou le « G-G secret », jetant aux orties les bases mêmes de l’orthodoxie littéraire…

En voilà un de « gros secret » à ce jour encore jamais élucidé !

Tenez Sidonie Frang, Milos Troutku… Fantaisistes, certes, mais dont on ne doute pas un seul instant qu’ils sont ceux d’êtres de papier aussi réels qu’un Julien Sorel, par exemple ! Si l’on veut vraiment savoir en quoi son œuvre se distingue des autres, c’est ici qu’il faut donc chercher. Car le nom fait l’œuvre et réciproquement.

Mais maintenant, pourquoi le syndrome de Milos Troutku ?

Comprenez que l’expression en elle même ne peut, ne doit s’appliquer qu’au Livre de cet auteur (ce qui le rend unique et inimitable), Livre avec un grand H, donc, histoire qu’il taille son propre chemin hors des sentiers battus ! Livre Saint, sacré, total, qui eut pour vertu première d’immortaliser l’âme de quiconque y entra pour y ajouter sa propre épître, laisser sa propre trace, sa propre tâche… donc d’y manifester sa singulière imperfection… ou Imperfiction…

Impairefiction alors !

Et entrer dans le Livre (dans le livre-vagin- monde) revint à prendre l’ascenseur socialeste (celui du Pays Enchanté), à monter en grade, à s’élever dans le champ sémantique par des voies pénétrables…

Mais les noms propres alors, quel rapport?

Ils « sont ». Point.

C’est donc le règne de l’arbitraire ?

Non, c’est celui de l’individu roi… celui de sa part incompressible…

Le produit surréaliste d’un duo improbable, celui du Clic et celui de l’indispensable Icône (d’où le fameux et universel « clique sur l’icône ») qui révolutionna notre monde !

Philippe Sarr

Courtex (inédit)

Géronim…Glups

J’allais sauter courageusement de l’appareil, quand une main ferme m’agrippa par derrière et me ramena dans la carlingue.

C’était le sergent Gaufrier

Vous êtes fou ? hurla-t-il. Vous avez oublié votre parachute.

Et il roulait des yeux comme Ira Aldridge dans « Othello ».

Il me tira l’oreille.

Un jour vous oublierez votre tête, prédit-il avec son sourire de papa-gâteau.

Mais sergent, répondis-je, l’avion est au sol.

Impair et manque

Est-il acceptable qu’un personnage de roman n’apparaisse qu’aux pages paires ?

Non, répondent les éditeurs. C’est l’évidence. Là où le lecteur se réjouira de trouver plus psychorigide que lui, l’éditeur, lui, ne verra que provocation de la part de l’auteur. Car enfin, à qui incombe en définitive la responsabilité de la mise en page ?

Un personnage qui évite une page sur deux avec une précision si métronomique est un casse-tête. D’autant que certains éditeurs ont aussi leurs petites manies ; certains, par exemple, préféreraient déposer le bilan plutôt que de faire débuter un chapitre autre part qu’en page impaire… On s’arrache les cheveux.

Personnellement, si j’avais dans un tiroir un manuscrit à publier, je ne prendrais certes pas l’éditeur d’aussi haut. Mais n’oublions pas à qui nous avons affaire. Le romancier jouait gros à chaque ouvrage. Et quand il n’avait pas tous les atouts en main, il y allait au bluff. (Ce n’est évidemment pas le cas du « Gros Secret ».)

Sur un plan plus littéraire, miser sur un personnage en pages paires semble également risqué. Imaginons en effet un lecteur qui, de son côté, ne lirait que les pages impaires. Faute de temps sur un trajet court, par exemple, ou par distraction, mettons s’il a sur sa droite une voyageuse intéressante, ou bien encore en raison d’un mauvais torticolis contracté à l’aller, peu importe. Que se passe-t-il donc dans ces cas-là ?

Eh bien, tout simplement, la rencontre avec le personnage n’a pas lieu. La révélation du « Gros Secret » n’est alors plus garantie. Et l’auteur ayant toujours refusé d’admettre la moindre réclamation à ce sujet, pour le lecteur la partie est perdue.

Jérôme Pitriol

Courtex (inédit)

Toujours à la recherche de syndromes et de complexes nouveaux, j’étais en quête du complexe de Madeleine, ou plutôt du complexe de Monsieur Madeleine : le sacrifice méconnu.

La théorie la plus répandue est celle de Michel Xhervelle, Mr Madeleine est un androïde !

Dans son ouvrage le plus important Les Androïdes de monk1 il nous trace le parcours intellectuel qui l’a amené à cette découverte sans ambiguïté.

Le destin, un hasard intelligent ?

Culottin et Milos Troutku s’affrontent, comme deux cerfs s’emmêlant les andouillers. Le vainqueur, ils le savent, sera le héros inconditionnel du « Gros secret ».

Les astuces sont trop abondantes pour être toutes décrites et comparées.

Il faut cependant expliquer que certains analystes introduisent des jeux de mots supplémentaires dans leur travail, afin de renforcer le ton de l’écrivain.

Là où certains en annulent face à l’achoppement ou à la volonté d’écheniller l’ écrit, d’autres essayent de compenser l’affadissement du texte en observation, en ajoutant des facéties là où il est possible d’en faire…

« Le Gros secret » est ainsi (un peu) un livre qui dépend du hasard et de la personnalité de ses cogniticiens.

Ne sous-estimons pas, toutefois, le pouvoir de l’ecclésiastique.

Extrait :

« Cet organe, d’une consistance inouïe et d’une vénération sublime, donnait à la prose difficile et inculte de ses psaumes une alchimie et une structure que les puritains les plus exaltés trouvaient peu dans les cantilènes de leurs frères et qu’ils étaient forcés de parer de toutes les ressources de leur chimère. »

Le roi discret du pays Enchanté, Basile II, n’intéressait pas notre romancier ; un monarque faible et inexpérimenté qui devait sans cesse compter sur son Premier ministre (en l’occurrence Milos Troutku). Tout au plus aurait-il pu offrir au lecteur un nouveau ménologe2.

La porte d’entrée du « Gros secret » est certainement cachée dans la caverne. La caverne est, tout comme dans les toiles de Paolo Uccello, protégée par un dragon effrayant.

Cette notion grotesque (de grotte) est renforcée par de nombreuses confabulations. Oui, nous savons, nous connaissons le « Gos secret ». Il est semblable à nous-mêmes. Nous marchons, nous avançons, mais il n’y a que nous.

Lou Salomé

Courtex (inédit)

Le XXIème siècle distribue déjà les lauriers du raisonnement évident et, par une logique impitoyable, prépare la dévastation des fondements de ce même raisonnement.
Le comique (voire l’extravagance) de cet auteur inflige une cuisante humiliation aux voies frileuses de l’écrit.

(Jules Clopor « À fond les manettes »).

L’Impossible Monsieur Feuillard (analyse du Syndrome de Milos Troutku)

Qui se souvient de Jean Feuillard ?

Même son veston est resté pendu dans le grand vestiaire de l’oubli. En « réalité » (dans tous les non-sens du terme), Jean Feuillard existe et n’existe pas, tout à la fois, comme ce chat de Schrödinger dans sa boîte semi-létale.

Cette existence en pointillé provient principalement de ses prénom et patronyme, tellement communs qu’ils se vident de leur substance à peine sont-ils lus ou prononcés.

Jean Feuillard… Un nom basique, pratiquement de synthèse, qui se demande lui-même s’il existe vraiment.

Jean Feuillard… Une invitation à l’oubli, puis à une réminiscence floue, une idée de déjà-vu qui déjà s’envole telle l’ombre d’une feuille morte portée par le vent tiède de l’amnésie.

Jean Feuillard… Un verre à moitié vide en vérité, et qui ne peut supporter la comparaison avec la douceur royale d’une « Pamélasse », la rondeur joviale d’un « Couillonnet », la stricte élégance d’un « Troutku »…

Jean Feuillard restera à tout jamais coincé, cristallisé, vitrifié entre les pages du « Gros secret ». Il en sera régulièrement exhumé, des yeux de lecteurs le ramenant à la vie en un battement de cils, une vie filigranée, pour ainsi dire quantique, qui basculera à nouveau dans le néant à peine la page tournée, retournant dans sa boîte semi-létale.

En soi et en non-soi, Jean Feuillard incarne sans l’incarner le « Gros secret ». Il est un barycentre statique, un oxymore plasmique, occis mort pléonastique, une clé métaphorique plongée dans un état dysphorique tragi-comique.

Benoît Patris

Courtex apocryphe (attribué à Philippe Sarr)

Une question qui interpelle : pourquoi le nombre 7 revient-il régulièrement dans l’œuvre de cet écrivain ?

Se prenait-il pour un dieu vivant ?

Ou bien songeait-il au film culte « Les sept mercenaires », dont la légende dit qu’il en fut un admirateur absolu ? (Question primordiale quand l’on sait que de Saint-Maur naquit un dimanche du septième mois de l’année et que tous ses romans parurent aux mêmes dates)…

Vers et revers

Il était sublime. Il pétillait d’intelligence, d’humour, de naïveté.

Comme au tennis, il espérait un revers.

Mais toujours la chance était avec lui.

Il était …

Je l’ai parfois suspecté de porter moult chapeaux.

Borsalino d’un soir, casquette à la guinguette, bonnet quand la nuit venait. Mais jamais, jamais, nue-tête.

Savez-vous pourquoi ?

Mais par crainte bien sûr, par crainte que ses idées innovantes, géniales, inspirantes ne tombent dans le trou noir !

Alors, me direz-vous quel rapport avec ce syndrome ?

Eh bien : tout voyons !

Pair et repaire, impaire et paire, père et perd.

Voilà enfin qu’il se dévoile…
Serait-ce une clé ?

Serait-ce une impasse ?

Face à tant de tambourinage, je m’en vais prendre un verre.

Minily & souris

Courtex apocryphe (attribué à Benito Raptis)

Dans le froid piquant du petit matin, la boîte s’ouvrit au milieu d’une nappe de brume fantomatique. Les deux armes étaient là, tête-bêche, comme un yin et un yang portant en soi la balle en négatif de son rival. La poudre allait chanter sous l’aube naissante.

6ème résumé du « Gros secret »

Ce roman est une fresque politique et une frasque romantique.

Après de nombreuses péripéties, nous verrons son héros interlope, le courageux Culottin, se faire décorer3 du Doigt d’honneur par le président Marcel Achier.

Extrait :

« — Nous ne pouvons pas tomber plus bas, président.

Mais si, mais si… »

G de SM

Courtex (inédit)

Le premier échec avéré de la méthode Coué :

Je ne suis pas mort ! Je ne suis pas mort ! Je ne suis pas mort !….

Interview de Louise Berg (suite)

Comment présenteriez-vous « Les Cahiers de l’Hydre de Lerne », votre nouveau feuilleton ?

Bon dieu, mais qui est quoi ?

Et que nous veut-on ?

En répondant à votre question, je réalise que « Les Cahiers » sont un peu notre autoportrait.

Une aventure au quotidien.

Ces cahiers, j’ai commencé à les écrire au début de l’automne 2017. Distillés sur le site de Bozon2x, semaine après semaine, ils ont sans cesse été revisités par les analyses.

Courtex apocryphe (attribué à Minily & souris):

Elle était là, belle et tremblante. Attendant le soir, le noir, le pays des ombres.

Lui était tapi dans un recoin. Il attendait l’instant, le moment.

La lame brillait sous le croissant de lune.

Soudain, le hululement d’une chouette secoua le silence.

L’air s’engouffra sous les manteaux.

C’est l’heure dit-il en s’accrochant au bras de la belle.
Elle ne put s’empêcher de laisser échapper un petit cri de surprise.
La lame s’éleva dans les airs, y resta un moment comme figée puis atterrit dans la chair tendre du saucisson.

Elle vidait déjà le vin tiré la veille dans deux verres sur pied.

Ce que nous savons

Lou Salomé, la cinquième personne à avoir fait le résumé du livre, est très claire (voire définitive) sur ce point : Les analystes en rajoutent.

« Pourquoi avec plus de dix versions différentes, « Le Gros secret » continue-t-il à attirer les analystes ? »

Mais tout simplement parce qu’il nous renvoie aux éternelles questions sur notre identité : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Et cætera.

Elle effleure ensuite, pour notre plus grand plaisir, le roi Basile II, souverain éminemment discret du Pays Enchanté.

Jérôme Pitriol, toujours méfiant de nature, met en doute les déclarations de Milos Troutku à propos des pages paires et impaires. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits.

Benoît Patris s’intéresse au mystérieux Jean Feuillard et nous en livre une description d’une justesse hallucinante. Jean Feuillard est un peu la locomotive de l’Everest. La marmelade du bébé Cadum. Le picotin du cheval de Jean Gabin.

Philippe Sarr, plaisantin, se penche sur les patronymes des personnages.

D’où viennent-ils ?

Que font-ils ici ?

Ont-ils quelque chose à voir avec son perpétuel déni du « Gros secret » ?

N’oubliez pas de prendre connaissance des analyses provisoirement inclues dans la zone des commentaires

1 Malheureusement Xhervelle (qui a fini à Charenton) y confond androïdes et hémorroïdes.

2Le Ménologe de Basile II est un manuscrit enluminé contenant un synaxaire, livre liturgique orthodoxe, daté de la fin du Xe, du début du XIe siècle. C’est un des manuscrits byzantins les plus célèbres.

3Comme un sapin de Noël ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.