Le cinéma trop grave

Le « dernier Gabin », comme se moquait gentiment Cabu dans le journal Pilote, est un cinéma qui dit au revoir aux vieux, à tous ceux qui ont suivi des carrières cinématographiques, qui ont aimé des comédiens et qui les ont trouvés (comme eux-mêmes) irremplaçables.

On peut s’attrister de la disparition de ces grands acteurs qui nous ont accompagnés, comme, en y réfléchissant, on peut s’émouvoir de la disparition de toutes les vies (humaines ou non) synchronisées avec la nôtre. En posant comme condition la proximité géographique, ce sont elles qui faisaient notre monde.

N’en déplaise au cylindre de postsynchronisation du film Le Duel d’Hamlet (dont la perte a, paraît-il, évité bien des déceptions) le décès de Sarah Bernhardt a réellement laissé ses contemporains dans une angoisse interpellante. Bien sûr, nous pouvons en rire en brandissant (par exemple) le portrait de BB[1], mais pour toutes celles et ceux qui ressentent un peu d’empathie, la chose parait concevable. C’est là que le cinéma devient grave et que, lorsque l’on dit : Voltaire est mort ! Il faut y ajouter : et avec lui la prospérité économique de Ferney[2].

Et lors des César 2017, pendant la touchante standing ovation pour Belmondo, tristement cramponné à sa béquille, le public avait il conscience qu’il écrivait peut-être ses propres mémoires, en applaudissant sa propre jeunesse ?

En regardant partir lentement Mireille Darc, j’ai apprécié son « À la grâce de Dieu » du 13 mars 2013[3]. Croyait-elle en Dieu ? Peut-être. Elle a surtout parlé d’une décision qui ne dépendait ni d’elle, ni des chirurgiens mais d’une « force » située ailleurs. Se prenait-elle pour Dark Vador ? Peu probabble. « À la grâce » m’a ému, mais ne m’a pas pour autant (ce n’était pas le but) convaincu de rester passif.

Le duel d’Hamlet, Sarah Bernhardt

Je continue car je sens que le courant passe bien entre nous.

Admettons une fois pour toutes qu’on ne peut pas connaître tout le monde (il nous faudrait une mémoire phénoménale). Mais les acteurs de cinéma nous laissent pour ce faire des répliques, des scènes cultes dignes de la « résurrectine » de Raymond Roussel[4]. Les comédiens cherchent peut-être à ce que tout le monde les connaisse pour se sentir partout chez eux.

Nous, qui ne travaillons pas dans le cinéma, nous peuvons nous rabattre sur des choses qui singularisent : de l’originalité qui préfère le foulard à la cravate jusqu’à à l’impertinence qui rouspète devant les vertus nutritives de  la nouvelle cuisine.

Nous sommes tous les spectateurs[5] d’une pièce de théâtre dont personne n’a répété les scènes ; où les décors ne sont pas l’œuvre de Roger Hart, mais celle d’urbanistes mesquins et où les costumes ne sont pas de Donald Caldwell mais d’ateliers chinois.

Si l’on parle de répétition, j’insère vite une main courante autographe à l’adresse de tous ceux qui, pour d’impénétrables raisons, n’auraient pas lu tous mes livres : « La vie a proféré des menaces de mort à mon encontre »[6].

Ici, au cinéma, la citation se génère d’elle-même, sous l’impulsion de gens qui font ce qu’ils aiment, animés d’une volonté puissante et, à l’instar de Bourvil dans L’Étalon de 1970, d’une envie et d’une rage de vivre à toute épreuve.

Nous sommes tous entrés dans la vie regroupés par le temps, comme peuvent le faire l’école ou le service militaire qui nous imposent une cohabitation.

En clair, c’est ici et maintenant, dans et entre les lignes des textes d’Audiard, que rôde le véritable ennemi : l’anonymat. Un incognito dont il s’agit d’organiser le meurtre et la disparition, dans une guerre ponctuée de cris aussi suggestifs que brefs et, un peu paradoxalement, par des cascades de mots d’auteur…

Le deuxième souffle de Melville

Notre cinématographe ne serait-il pas (en réalité) le cerf bramant la perte de nos bois ?

La réponse de Nancy Sinatra et de ses « boots qui sont faites pour marcher » nous ramène gentiment en 1966, année où Melville tourne Le Deuxième souffle, dont avait tant besoin le 7èmeart, qui est à ce moment-là consacré comme le reflet d’une étrange époque, glorieuseusement trentenaire,  propice aux impressions d’Argenteuil d’un petit Jean Gabin deux fois faussaire[7], comme l’Afrique le fut à celles de Roussel[8]. La mode se démode comme le bœuf mode et surtout comme Le Bœuf sur le toit, réalisé par Humphrey Burton en 1978.

Bien sûr, je n’ai pas abordé la fonction sociale du spectacle qui, à elle seule, fournirait matière à de nombreux articles. À ce sujet je ne peux que conseiller la lecture du « Théâtre et son double »[9] d’Antonin Artaud.

Si on nous le demandait, nous pourrions citer les centaines de films qui nous ont préparés à la mort de nos vedettes. Mais ce ne serait qu’une frivolité alors que nous invoquons la gravité. Non, ce qu’il nous faut épingler : « C’est quelque chose qui manque à quelque chose, sans quoi l’homme n’est qu’un pauvre hère qui court avec des chaussettes dans ses trous. »[10].

Et puisqu’avec cette citation nous galopons dans la capitale européenne, quittons-nous avec un Brel joyeusement nostalgique :

« C’était au temps où Bruxelles beuxellait.

C’était au temps du cinéma muet.

Place de Brouckère on voyait l’omnibus
Avec des femmes, des messieurs en gibus. »

Merci pour vos like. Merci pour vos gentils commentaires.

À bientôt.

[1] Ou celui de quelque reine de théâtre chère à votre cœur.

[2] Par de multiples intiatives et interventions financières, Voltaire, considéré comme le « bienfaiteur de Ferney » fit passer ce dernier du stade de village à celui de petite ville. Cette promotion ne survécut pas à la mort du philosophe.

[3] Le jour de sa 2ème opération à cœur ouvert.

[4] Dans son roman Locus Solus, Raymond Roussel fait revivre à des morts certains moments de leur vie, toujours les mêmes.

[5] Et, dans une minuscule proportion, les acteurs.

[6] Extrait de Une Saison d’enfer.

[7] Le Cave se rebiffe & Le Jardinier d’Argenteuil.

[8] Citer deux fois Raymond Roussel dans la même rubrique, il fallait le faire. Je vois déjà tous mes lecteurs se précipiter sur sa biographie, avides d’en savoir plus.

[9] Essai paru en 1938 chez Gallimard.

[10] Réplique de François Bossemans (Gustave Libeau) dans la pièce de théâtre Bossemans & Coppenolle de Paul Van Stalle et Joris d’Hanswyck.

1 thought on “Le cinéma trop grave”

  1. Merci Georgie…

    A quand un ciné-club?

    Je suis OK de m’occuper d’un cycle Pierre Richard ; – ))

    Au plaisir de te revoir autour d’un bon verre…

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