La tortue maquette

Jules Destrée : — Sire, il n’y a pas de Belges.

Le roi des Belges : — Ça commence bien !

Chers lecteurs, vous avez été assez nombreux à (beaucoup) apprécier ma modeste analyse de Humpty Dumpty, ce personnage de comptine anglaise, connu de bien plus de gens que je ne l’imaginais.

L’encre ayant déjà abondamment coulé à son sujet, je peux vous aiguiller (si vous désirez en savoir davantage et bien mieux) vers l’ouvrage Logique du sens de Gilles Deleuze.

Aujourd’hui, je m’en retourne picorer du côté du Wonderland et je vais tenter de vous parler de « la tortue à la tête de veau » (the mock turtle).

Pour commencer, on peut trouver ce personnage bien intrépide de se définir et de se singulariser précisément par sa tête, dans un monde où la reine de cœur décapite tout le monde.

Bien sûr, mock turtle, ce succédané de soupe anglaise, a été traduit en français de bien des façons : tortue fantaisie ; simili-tortue ; fausse tortue (et cætera). Mais je trouve que « tortue à la tête de veau » nous parle bien plus directement.

En Belgique, la tête de veau en tortue (vitulum turtur caput in) se compose d’une sauce initialement conçue pour accompagner la tortue (mais qui actuellement se sert avec la tête de veau), faite de tomates, de vin de Madère, d’infusion d’herbes aromatiques, d’essence de truffe et d’un peu de piment de Cayenne.

La tête de veau en tortue peut aussi se consommer froide sous forme de tranches de charcuterie.

Du coup, nous ne sommes pas tellement dépaysés par cette créature, elle éveille en nous une image familière, un rapport avec quelque chose que nous connaissons.

Les problèmes de traduction en français de l’œuvre de Lewis Carroll proviennent, la plupart du temps, du fait que les francophones ne possèdent pas les références anglaises qui y sont parodiées. Félicitons-nous d’avoir, pour une fois, une indication claire sur la manière dont Carroll a inventé certains de ses protagonistes.

Penchons-nous maintenant sur cette bien étrange tortue.

Elle pleure, nous précise-t-on. Quoi de plus normal ? Ne dit-on pas « pleurer comme un veau que l’on emmène à l’abattoir » ?

Pour Carroll c’est encore plus précis, puisqu’il s’inspire d’une caractéristique des tortues : chez la tortue marine, lors de la ponte, apparaissent des larmes. On dirait que la tortue pleure. Il n ‘en est rien. En fait, il s’agit d’une sécrétion du sel qui s’est accumulé dans le corps de la tortue.

De même, voir des papillons batifoler autour de la tête des tortues terrestres pour butiner leurs larmes est une scène courante dans l’Ouest de l’Amazonie. Les papillons sont attirés par les larmes des tortues car celles-ci contiennent du sodium. Ce minéral est nécessaire à leur développement.

Voilà pour le chapitre des pleurs et des lamentations.

Maintenant que pleure-t-il ce reptile à tête de veau ?

Sa jeunesse : « avant j’étais une vraie tortue » ? Oui, certes, mais pas seulement. Elle pleure aussi son inexorable destin. Coincée entre son passé et son horrible devenir (être cuisinée en soupe à la tortue), cette créature paraît figée dans un éternel présent nostalgique. Elle traduit l’angoisse de l’être perdu dans un univers dont aucun principe n’est plus certain.

La « tortue à la tête de veau » n’est cependant pas introvertie et elle chante, en sanglotant, son exceptionnelle longévité. Que n’a-t-elle appris ? Elle énumère les interminables cours qu’elle a suivis. Elle est surqualifiée ! Même si les matières fantaisistes qu’on lui a enseignées n’éveillent aucun écho en nous. Et même si lesdits cours devenaient de plus en plus courts (ainsi que sont perçues les années terrestres par les êtres âgés). Elle n’est certainement pas la première venue.

Ce que nous aimons chez cette tortue c’est son bouleversement profond. Elle veut nous renvoyer aux limbes de l’enfance : époque où nous étions nous-mêmes lents et mutants. Qui, parmi nous n’a pas été humilié par la nudité de l’adolescence, par la perte de notre carapace magique ? Humpty Dumpty domptait le sens avant sa chute, notre tortue manie le devenir déconfié au profit d’un monstrueux objectif culinaire. La société, à l’instar de Chronos, mange ses propres enfants pour leur procurer un sentiment d’ataraxie.

Il émane cependant de cette créature une étrange fascination pour son destin à la fois futur et originel. En effet, ne la surprend-t-on pas en train de chanter :

Soupe du soir,

Belle soupe.

On pourrait en déduire que notre tortue à tête de veau éprouve un tædium vitae sévère.

Enfin rappelons brièvement ici que le destin des vieilles tortues a déjà été évoqué avec talent dans La Pièce d’or d’Arthur Luttu (in Coucous de théâtre éd. Des Penchants du Roseau[1]) où apparaît, en sus, un griffon prénommé Georges.

Voilà pour la « tortue à la tête de veau »… Eh bien, nous voici de plus en plus savants (merci qui ?).

Je terminerai cette folie de juin avec Les Tortues, cette chanson de Raphaël Mezrahi en 1999 :

« Les tortues ça marche comme ça
Les lézards ça marche comme ça
Les dindons ça marche comme ça
Et toi tu te rappelles
Quand on allait chez Tata
Elle nous faisait, oh la la,
La démarche avec les doigts
De toutes ces bêtes-là. »

That’s all folks.

JANUS
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[1] On peut emprunter ce livre à la Bibliothèque des Chiroux (Liège – Belgique) Coucous de théâtre, Editions les penchants du roseau, Section 840 – 2, 2101- 00478100 – x

6 réflexions au sujet de « La tortue maquette »

  1. On demandait à leur créateur puisque Ninja coulait de source. C’était l’évidence même.
    -Oui, mais pourquoi des tortues?
    Kevin Eastman: On cherchait une version animale de Bruce Lee. La tortue nous semblant le plus éloigné, c’est ce qui nous a paru le plus drôle. La lenteur de la tortue associée à la rapidité d’un pratiquant d’arts martiaux… Quant aux noms, on trouvait ça banal de leur donner une consonance orientale ou de les appeler Bob ou Steve. On était tous les deux passionnés d’histoire de l’art et particulièrement de la Renaissance italienne. Donatello a failli s’appeler Bernini car c’était mon sculpteur préféré.

    En outre dans la mythologie égyptienne Hathor était la déesse de l’amour, la beauté, la maternité et la joie. Depuis cette chatoyante époque, nous savons qu’on peut hélas tuer par amour. Ou plutôt manque d’amour. Et donc Hathor tue avec ou sans bec de lièvre.
    Quant aux ninjas, ils ont bien grandit en se métamorphosant en magnifiques nains de jardins priapiques et glousseurs.

    1. Ah làlà… Les tortues ninja… Je n’ai jamais regardé ce dessin animé. Pour moi, après « Touché la tortue », tout s’arrête !

  2. La tortue fantaisie, mais pourquoi donc ? n’ont-elles pas toutes une tête de veau, une queue de vache et de pieds de cochon ? En tout cas celle que j’ai connue était ainsi, elle plaisantait souvent sur son aspect mais que dire, pour moi c’était normal même si sa queue de vache qu’elle agitait sans cesse dans tous les sens me gênait beaucoup la nuit , car il faut vous dire qu’elle dormait avec moi. Elle ne supportait plus les moqueries. Merci d’en avoir parlé, la recette de cuisine est un peu mal venue, mais elle n’a rien vu. Bon j’y retourne, elle veut sortir j’oubliais de vous dire, elle a eu un bébé, la tortue que j’ai actuellement. Avec qui a-t-elle fauté ? Elle n’a jamais voulu le dire, le bébé lui ressemble comme deux gouttes d’eau, encore que j’ai connu des gouttes qui … ceci est une autre histoire. Au-revoir monsieur de Saint-Maur.

  3. Très chouette analyse!
    Pour ma part, une question: est-ce parce qu’elle a les pieds tordus qu’elle avance si laborieusement, la tête dodelinante? Belle métaphore de l’esprit humain où la lumière n’entre que par intermittence, d’où qu’il progresse d’un meme pas tout en boucles et sinuosités,… de sa profonde complexité, de sa gaucherie, de sa lourdeur parfois, de cette sempiternelle tendance qu’il a à se dépêcher d’être lent!…

    1. Cher Philippe,
      beau commentaire. Mais vous êtes ceinture noire.
      Effectivement la tortue-maquette est un symbole multi-facette de la condition humaine, de ses joies et de ses peines, de ses désirs les plus fous.
      Merci à vous.

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