Décor : septième épisode

Septièmes analyses

Définitivement

« Hors de ce (ceux) que j’aime, tout appartient au décor. »

Je restai là, prostré.
Combien de temps ?
Une éternité.
J’avais réussi à me couvrir avec tout ce que j’avais pu récupérer dans les poubelles alentour. Journaux, magazines, papiers gras, emballages en polystyrène… Je trouvai même dans la poche d’un vieux manteau qui sentait le cambouis une paire de ciseaux étrangement enveloppée dans un sous vêtement féminin. Un tapis de sol déchiré et une plaque d’Isorel écornée vinrent compléter et parfaire mon abri improvisé.
Pour la première fois, depuis très longtemps, je me sentis maître de mon existence. Sur mon mètre carré, je n’aspirais à plus rien d’autre qu’une vie en sommeil – peuplée de rêves mirifiques — quand tout vous est promis. Que rien ne peut vous être refusé. Qu’aucun mur, barrière, ni menace, ne peuvent restreindre vos mouvements – soient-ils captifs dans notre tête bocal.
Un monde, où la parole est musique. Où rien ne ressemble à rien. Où l’eau des rivières est chaude comme le sang qui s’échappe à présent de mes veines entaillées…
Quand viendra quelqu’un, s’il en vient un jour, et qu’il me trouve enchâssé dans mon agglomérat semblable à une chrysalide abandonnée, surtout, qu’il n’en dise rien.
Je souhaite me fondre au décor – mon sang répandu sur la dalle peinte,  flaque, témoignage d’une présence altérée, pareille en ces lieux, aux communes taches d’huile des moteurs sur leur fin.

Serge Cazenave-Sarkis


L’envers du décor (Jérôme Pitriol)

L’auteur du « Décor » a la phobie des palindromes. Une forme de phobie très rare, mais gênante pour un écrivain. L’auteur n’écrit jamais le mot « non », par exemple. Il pallie son handicap par une périphrase, souvent très inspirée. Cette phobie, qui peut paraître anecdotique, a déjà permis dans son cas de détecter de nombreux faux.

Déchéance

Nous ne pouvons plus faire confiance à cet écrivain.
Il nous roule dans la farine (blanche comme « Les Blancs » de Philippe Sarr) !

Extrait :
« D’aussi loin qu’il le vit, le mendiant, appuyé sur son déambulateur tel une immonde araignée, commença à l’insulter :
— Menteur de merde ! Arrête ton cinéma !
— Tiens, répliqua-t-il, voilà le mendiant le plus cher de la ville. »

Qu’est-ce que c’est que cette histoire à dormir debout ?
Et surtout, quel peureux (son personnage), quel trouillard de première, quelle nauséeuse loque humaine…
Nous ne pouvons pas nous projeter (à moins d’être masochiste ou mondrianiste) dans une telle décrépitude.
De toute évidence, notre auteur se fait le chantre des antihéros, des laissés-pour-compte, des perdants.
Moi (et vous le verrez avec netteté dans le 6èmeCahier), je suis pour les héros virils qui assument. Ceux qui mordent la vie à pleines dents, même si ça fait mal à la vie.
Qui m’aime me suive dans ma grande rédemption héroïque.
A bas le fameux défaitisme soixante-huitard ! Vive l’indépendance du Québec !

Lou Salomé

Un auteur tellement difficile

Faut-il s’attarder sur le passage où le parking devient un gigantesque vaisseau prêt à percer le ciel ou à s’enfoncer sous terre ?
Nous ne le croyons pas. L’espace d’un instant, c’est vrai, l’ombre du roman coïncide avec une science-fiction héroïque et simpliste. C’est d’ailleurs pour cette raison que, concernant l’adaptation du livre au cinéma, Luc Besson est fortement pressenti à la réalisation. C’est aussi pourquoi, conformément aux habitudes des spectateurs, la production compte mettre le paquet sur les effets spéciaux plutôt que de s’offrir les services de scénaristes.
Mais l’essentiel n’est pas là.
Non. L’essentiel est ici, c’est cette image de l’effacement, clef de voûte du roman, et qui le justifie peut-être à elle seule :

« Ici […] tout se confondait au vide qui m’habitait. »

Arrivé à ce point tout devient décor, et le personnage perd sa substance, il est réduit à l’invisibilité. Rien n’est plus visible, tout est noir, nul contraste ne subsiste. Tout moyen d’appréhender la vérité de cet être ou d’un autre nous échappe. Nous sommes exactement au milieu du roman, à la page près, et tombés au point le plus bas. Il nous a fallu parvenir à mi-parcours pour que tous nos efforts dans notre quête désespérée de ce que nous sommes, avec ceux du romancier, soient réduits à néant.
Le lecteur, découragé, ne doit pourtant pas fermer le livre à ce moment, surtout pas, sous peine de ne plus le reprendre et d’en sortir parfaitement déprimé. Il faut poursuivre, pour en retirer les fruits. Il faut se forcer. Même si ça fait mal. Il y faut du cran. Rodrigue as-tu du cœur. Car l’auteur redressera la barre, bien sûr, il sauvera son vaisseau du naufrage et atteindra son but à sa façon au bout du roman. Il est donc essentiel, à ce stade de grand abattement, de trouver une raison de continuer. Il est possible, par exemple, de s’astreindre un peu à s’intéresser au sort du gros homme.
Le lecteur, en clair, doit ici faire preuve d’imagination. S’il veut sa récompense à la fin du livre, il doit trouver dans le décor quelque saillie à quoi se raccrocher.

Jérôme Pitriol

L’envers du décor (Georgie de Saint-Maur)

Beaucoup de gens détestent Phixioneur [1]. Beaucoup voient en lui un nouveau Landru.
Peut-on leur donner tort ?
Il est cynique, beau-parleur, méprisant.
La société a-t-elle vraiment besoin d’assassins pour être équilibrée ?
Cazenave-Sarkis longe la mort. Son héros se suicide.
Mais ça ne nous fait rien. On dirait qu’il s’assimile au décor.
Qu’il ne compte pas.
Ce phénomène : quelqu’un ou quelque chose qui peut nous ôter la vie plane sur toutes les existences humaines.

Le questionnaire de Louise Berg (suite et fin)

Comment envisagez-vous la relation entre vous et vos lecteurs ?
Que souhaitez-vous que vos textes leur fassent ?

Une relation de « disparu » à vivants. Seule l’histoire compte.
De vifs plaisirs. Quelques suffocations devant l’outrance. De l’indignation d’être ce que nous sommes, et paradoxalement l’immense jouissance de n’en pas mourir de désespoir.

[1]Phixioneur est, une fois pour toutes, le prototype du meurtrier.

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