Décor : cinquième épisode

Cinquièmes analyses 

Sous-sol.

En d’autres circonstances, des récurrences du gros homme, j’en aurais souri. Ce soir là, au contraire, elles prenaient tout leur sens.

Profitant qu’avec difficulté il cherchait à allumer une cigarette, discrètement je le quittai.

À peine étais-je arrivé à l’embranchement de la rue des Francs Bourgeois et de la rue de Rivoli, je l’entendis appeler à l’aide. N’ayant nulle envie de me retrouver avec un couteau planté dans le ventre, mon héroïsme se borna à courir comme un dératé jusqu’à la cabine du gardien du parking souterrain  de la place de l’Hôtel de Ville.  Une centaine de mètres. Personne. Caisse automatique.

La panique me saisit à la gorge. J’oubliai la victime, et ne pensant plus qu’à sauver ma peau, perdant mes moyens, épouvanté, empruntant la piste en colimaçon réservée aux véhicules, je m’enfonçai les yeux mi-clos jusqu’au cinquième niveau.

Serge Cazenave-Sarkis

 

L’envers du décor (Jérôme Pitriol)

L’auteur a la phobie de la symétrie.

« Pour moi, a-t-il un jour déclaré lors d’une interview radio, hormis l’asymétrie tout appartient au décor ».

Ainsi, pour être fidèle à l’esprit de l’œuvre en cours, il dut s’attacher à ne décrire que des objets et des paysages symétriques afin d’être sûr qu’ils restent bien dans le décor. L’auteur s’est par ailleurs toujours défendu d’être masochiste.

 

Affolement

« Décor » utilise le ton de la confidence et parfois celui de la confession.

L’auteur cherche-t-il par ce moyen à obtenir une indulgence ?

Nous tournoyons autour de l’aire de l’aigle (son roman) comme les éléphants ailés du « Bestiaire équitable». Nous offrons nos mains tendues à la baguette de bambou qui va nous corriger. Nous empilons les cartons vides. Que va-t-il nous arriver ?

Des aveux ?

Certes, l’auteur a un besoin irréductible de tout nous avouer. Mais nous, le désirons-nous vraiment ?

Un de nos confrères le soupçonne de saboter nos vies.

Est-ce exact ?

Disons de les raboter. Non. Plutôt de les banaliser.

On peut lui en vouloir et signer une pétition qui lui fera froid dans le dos. Nous y ajouterons la patte de Phixioneur, serial killertimide, qui nous débarrasserait de lui et de ses visions ordinaires.

Mais c’est un malin. Il feint la panique.

En fait tout provient de la mixité. Si, comme l’auteur le préconise, on restait dans l’homophilie passive, un bus coupé en deux, un ascenseur par sexe, tout cet imbroglio suscité par le thème même du roman serait annihilé.

« Décor » est, sans conteste, un ouvrage exhibitionniste. Il ne nous consulte pas avant de dérouler ses phrases en pied-de-poule. Grisaillées comme un retour de bar. Pâles comme les feuilles matinales d’une allée champêtre.

Jamais fade, mais parfois affolé.

Nous pourrions reprocher à « Décor » (et ce ne serait que justice) de nous placer dans une situation d’infériorité morale.

Le livre semble avoir perdu tout honneur et devoir se faire hara-kiri, avant de s’enfoncer dans la débâcle.

Nous pourrions lui tenir rigueur de faire de nous ses complices et, ce faisant, de nous sous-estimer.

Nous connaissons, à présent, beaucoup mieux cet auteur. Nous l’avons suivi dans ses odieux traquenards, dans ses galipettes de fête foraine et dans ses épanchements.

Maintenant sont-ils plusieurs ?

Oui. Cazenave & Sarkis, comme Minily & Souris ?

On pourrait le croire, tant la rime est riche et le propos multiple.

Peut-être même (me suggère-t-on) avons-nous affaire aux mythiques Rivoire et Carret que nous avons tellement appréciés dans notre cher Charlie Mensuel [1] ?

Alors qui est cet auteur qui s’enfuit ?

Un romancier vieillissant, arrondi, poissé, tourneboulant ?

Oui, d’accord, je ne rejette pas la vulgo.

Quand bien même sa lecture s’effectue sur plusieurs niveaux.

Même parfois au sous-sol.

Georgie de Saint-Maur

L’envers du décor

Perspective inversée. Je t’aime comme dans un dessin d’enfant.

Loin – tu es devant !

Changement de décor

Comme je ne l’annonçais pas précédemment, car ne voulant déflorer le sujet trop prématurément, nous voici donc en excellente compagnie. Face à nous mêmes. Avec notre xénos.

Cette ombre prurigineuse à laquelle il est fait allusion dans une version controversée du roman – un plagiat selon l’auteur, un faux qu’on lui aurait attribué pour de mystérieuses raisons et qui constituerait une sorte de « décor » grotesque collé à l’original comme une sangsue ombrageuse.

Autrement dit, écrivain shakespearien, puis freudien, poète de l’indicible ? Certes, notre inconscient est, nous le savons, peuplé de cadavres putrescents. Cadavres dont la fermentation produit, selon des études récentes, les œuvres les plus accomplies, celles qui glacent et sèment l’effroi dans le cœur des lecteurs.

Ces cadavres sont-ils réels pour autant?

Mieux, à travers ce roman gigogne dont on peut se demander si lui-même ne sert pas à son tour d’élément de décor à un autre roman plus vaste qui le contiendrait – de même que « Le Gros secret » de Georgie de Saint Maur, « Les Blancs » de Philippe Sarr, ou encore le « Bestiaire équitable » de Jérôme Pitriol (il semblerait même que « d’autres » qui auraient échappé au curare de l’oubli seraient sur le point de réapparaître [2]), nous suggère l’existence de catégories de l’esprit qui nous étaient manifestement inconnues.

En bon astrophysicien des lettres, d’après certains critiques, il préférait à l’ICS (l’inconscient), celui de SCS, (le subconscient), notre homme nous démontre qu’au cœur de nos êtres opaques git une matière noire inaltérable semblable en tous points à celle formant les trous noirs…

Mais qu’y a-t-il donc à l’intérieur ?

That is the question !

Philippe Sarr

 

Un auteur irresponsable

C’est inadmissible. Cazenave-Sarkis sait-il qu’avec Internet tout le monde a accès à sa prose ?

Soupçonne-t-il qu’un enfant peut déjouer le contrôle parental et tomber sur ce passage inacceptable où son auteur se montre dénué de tout sens des responsabilités ?

Si oui, quel exemple souhaite-t-il donc donner à notre belle jeunesse ?

Bien sûr, on arguera, pour sa défense, que cet écrivain décrit à merveille les rues chic du Paris nocturne. On dira, pour l’acquitter, qu’on n’a jamais aussi bien vu que dans son œuvre les parkings souterrains, qui ont tant de charme. Ni ces automates, qui vous délivrent un ticket imprimé avec cette sensualité qui n’appartient qu’à eux. Bien sûr. Tout cela n’est que trop vrai, hélas ! L’auteur a un talent fou. Mais, molle justice, le talent n’excuse pas tout.

Car quelle image l’auteur renvoie-t-il aux jeunes ?

Enfin, qui à part lui-même, aveuglé qu’il est par le rythme de sa prose, ne voit pas que ce qui pose gravement problème, dans cet indigne passage, c’est bien évidemment qu’il fasse emprunter à son personnage le colimaçon réservé aux voitures, sans mettre en garde le moins du monde les jeunes lecteurs contre le danger que représente une telle manœuvre de la part d’un piéton ?

Il aurait dû écrire – ou son éditeur, à tout le moins, en note de bas de page – que ce comportement est absolument à ne pas reproduire chez soi.

C’était bien le minimum, pour avertir les jeunes qui fréquentent les parkings souterrains à une heure tardive pour une raison ou pour une autre, et prévenir un comportement à risque, très mauvais pour la santé si une auto déboule.

Personne n’a cru bon de le faire jusqu’ici, il est donc de mon devoir de citoyen de lancer l’avertissement : parents, si vous tombez sur ce livre, déchirez-en ces quelques pages et demandez à votre petit dernier de vous prêter son briquet pour les brûler.

Vous lui rendrez service.

Jérôme Pitriol

 

Le questionnaire de Louise Berg (suite)

Quel est le fil qui relie les 7 épisodes proposés dans ce cahier ?

La réponse est dans votre question : Le fil.

Ce mystérieux ciment qui soi-disant nous lie. Quand la raison prend le dessus sur la nature – plus rien n’a d’importance. Tout n’est plus que décor.

(Jusqu’à ce que nos cultures nous ramènent à la « déraison » – c’est-à-dire ce que l’on croit être. Amour. Nos sens ne sont pas raisonnables.)

 

L’envers du décor (Georgie de Saint-Maur)

La trahison des images, le poids des mots.

Toute la littérature a toujours souffert de ne pas être définitive.

Les livres s’accumulent. Les auteurs vivotent. Les modes passent.

J’ai bien l’impression, comme le disait à juste titre Marcel [3]que l’art ne trouvera sa pérennité que dans la solidité du matériau.

Le papier est éphémère, ce que l’on gribouille dessus encore plus.
Le futur n’appartient pas aux écrivains (tout le monde écrit) mais aux lecteurs (plus personne ne lit).

 

 

[1]Mensuel de bandes dessinées, dirigé par Wolinski, à ne pas confondre avec Charlie hebdo.

[2]Peut-être est-ce une allusion aux « Commentaires du Métapoly », encore à paraître.

[3]Marcel Duchamp

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