Zouc : Femme hors-scène

Aujourd’hui Francine Landrain, comédienne belge, grande complice de Jacques Delcuvellerie aux heures premières du Groupov, relaie un document en guise d’hommage à Zouc, pour les 70 ans de cet être hors-norme, femme « hors-scène ».

Et voici qu’en une seule phrase se retrouve une part essentielle de ce qui fait, qu’aujourd’hui encore, je suis habitée par des questionnements autour du théâtre, brûlée par cette passion, hantée par des êtres auxquels je rends grâce pour m’avoir ouvert un champs d’exploration inépuisable autour d’un « théâtre nu », un « théâtre extra-muros », un théâtre qui n’est plus du Théâtre et revient sans cesse à la vie avec la force d’un ressuscité.

Puisque désormais victime d’une tragédie médicale, Zouc a dû renoncer à sa carrière, pour tous ceux qui aiment sinon le théâtre, du moins les émotions fortes, on ne peut que conseiller de visionner les captations ses spectacles. Mais spectacle est un mot, désormais, si peu précis qu’on est en devoir d’en trouver d’autres pour définir une singularité aussi prenante. C’est ainsi que j’ai choisi de parler d’un « théâtre nu » et d’une femme « hors-scène ». Femme hors-scène avant même de l’avoir quitté. Car il vous faudra, peut-être, faire un effort pour vous habituer à des inflexions vocales désarçonnantes, colorées par sa Suisse natale, des tonalités explorant tous les registres émotionnels par lesquels les humains se fissurent et vous ébranlent. Il vous faudra, peut-être, faire un effort pour renoncer au déploiement technologique dont les one-man-show se parent aujourd’hui et dont beaucoup de pièces s’affublent pour tenter de reconquérir l’époque.

Photo tirée du livre « Zouc » aux Balland Editions de 1978.

Zouc est seule en scène, ou dans un espace scénique réduit, comme dans une arène qui ne la sépare jamais vraiment du public ; car même si elle vous laisse dans le confort du spectateur-voyeur, ce n’est jamais pour longtemps. Et, de toute façon, tout en elle vous interpelle.

Extrême sobriété, coiffure noire, tenue noire, robe sans fioriture aucune, prolongée de bas et de souliers noirs, unique décor pour l’extrême pâleur de son visage et la blancheur de ses mains. Dimension quasi calligraphique d’une esthétique qui s’inscrit dans un corps et d’un corps qui s’écrit avec la précision des encres sur un fond blanc.

Ce corps que l’on devine rond, robuste, capable de s’ancrer dans le sol, avec la violence des certitudes humaines, autant que de le piétiner, avec l’air gauche des enfants pétris de honte, de cruauté ou de désir d’attention. Un corps capable de s’effondrer, de s’unir à une chaise avec les tremblements résignés de la vieillesse. Un corps qui s’ efface derrière ceux qu’il incarne avec une puissance poétique, un sens du détail, comparable à ceux que l’on rencontre dans « Les assis » d’Arthur Rimbaud.

Sauf que le langage de Zouc, sa langue est celle des humains ordinaires, sa langue est celle des petites choses de la vie, presque celle d’un village où tous les personnages de tous les âges et de toutes les catégories, seraient joués par une une seule personne. Sauf que Zouc échappe à ce type de narration autant qu’à la dimension démonstrativement performante qu’il implique, elle s’investit dans un kaléidoscope d’instantanés, de moments glanés qui s’entrechoquent, se succèdent comme dans un rêve. Son langage est aussi celui d’un visage d’une extrême mobilité où les yeux sont capables de démentir ce que la bouche affirme.

Zouc est un miroir morcelé, un témoin, son regard caresse tout ce qu’il touche et pourtant n’enjolive et ne moralise rien. Il perce le 4ème mur. Il caresse dans le sens où il saisit et traduit des paradoxes internes car, au contraire de ses choix esthétiques, les humains, que Zouc nous donne à vivre, ne sont jamais ni tout à fait blancs, ni tout à fait noirs ; ils sont troublants. Troublants, tant ils nous ressemblent ou ressemblent à quelqu’un que l’on connait et que jamais on avait vu d’aussi près ! Zouc révèle ce qu’il y a d’étrange, de beau et d’inquiétant, dans ce qu’il y a de plus proche. Les mots, les gestes, les mouvements, aussi banals soient-ils, prennent la valeur, la force d’ébranlement qu’ils ont dans les rêves.

Il y a de l’Antonin Artaud dans cette femme et, sans en avoir l’emphase désespérée, ni les détestations vociférantes, elle le rejoint. Elle le rejoint, non seulement par le fait d’avoir, elle aussi, passé un séjour en psychiatrie durant sa jeunesse, mais surtout dans ce goût des vérités crues et nues où nous plonge l’observation méticuleuse de l’humanité en soi. Une observation aiguisée qu’offre sans doute cette expérience de l’asile, conjuguée à celle du théâtre et d’une sensibilité particulière. Mais à l’opposé d’Artaud, Zouc a le rire qui sauve, un rire qui nous arrache des larmes. Dans cette générosité bouleversante qui consiste à faire retentir, en elle, en nous, le cri primal d’un enfant sorti du ventre de sa mère. Ainsi la fabuleuse séquence tragi-comique nommée « L’accouchement » où prenant le rôle d’un homme égocentrique, dépassé par la grossesse de sa femme, Zouc clôture son monologue par l’incarnation d’un bébé qui hurle et cherche à être rassuré. Sans rien expliquer, comme par une pirouette psychologique inattendue, tout est dit de l’ambivalence du personnage, de notre condition humaine. Et toujours les questions restent ouvertes et les jugements suspendus.

Ici, j’espère avoir donné à quelques ami.e.s que le théâtre intéresse peu ou prou, à quelques jeunes aventurier.e.s de l’art, le désir de découvrir une création où le sourire se lie à des fêlures internes,  à des situations quotidiennes avec leurs perturbations invisibles, portées à nos consciences, par l’acuité sensible de cette femme inoubliable.

Un grand merci à Zouc pour tout ce qu’elle a donné d’elle, de sa vision de l’humanité, que tout se passe au mieux pour elle ! Et merci à Francine Landrain, pour m’avoir rappelé l’anniversaire de cette artiste phare.

Claire Blach, 3 mai 2020.

Liens :

https://www.youtube.com/watch?v=Z9r7yCeKehE

Le miroir des autres, 1976 (spectacle complet)

https://www.youtube.com/watch?v=rV7yvDh_HVg

Zouc chez elle (documentaire)

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