Tripalium Paradis : Cent premières pages, cent commentaires

Cent premières pages, cent commentaires
Boutin cent flammes pour Tripalium Paradis

 

Buste d’homme écrivant, Pablo Picasso

Ne faudrait-il pas ériger des phares de béton cyclopéen ?

Notre Béton est désarmé, jadis dans le poulailler — je songe à tous ces yeux crevés sur des gilets vitellus —, castreur de poulets en devenir. Beau début : l’on rit ! Belle promesse. Si au Pôle Emploi, on lui coupe les couilles — exégèse personnelle : on n’émascule pas les coqs sans casser des œufs (l’œuf associé à l’œil et aux testicules pour Georges Bataille) —, du coq à l’anus, on le verrait bien désanusseur de porcs : anus ou borgne ; en médecine chinoise, c’est « l’œil du foie » : de la suite dans les suidés ! Notre personnage n’en a qu’un. Pour lui, ce sont des mouches qu’on encule. Ça tourne court ! Il ira faire l’amour illico dans les soixante-quatre positions du Kâmasûtra, pour s’en remettre et la remettre : Kléa de 5 à 7… Réveil pénible flairant l’amertume pour notre dormeur du Val dans son pieu (ne lui en faudrait-il pas trois ?) : une cuite dans laquelle Hulk tangue avec des rock stars, Spider-Man valse avec une cantatrice… et Coltrane ! A Love Supreme ! De poulet — castré.

Ça démarre fort ! Sade aime Artaud, d’ailleurs, chez Bozon2X. « Toute l’écriture est de la cochonnerie », écrit ce dernier dans Le Pèse-nerfs — mais tout est bon dans le cochon, même désanussé. Ici, l’on trouve des morceaux de choix et du pâté de tête, bien faite et bien pleine ! Ça fourmille d’idées et de trouvailles sous le chef d’Arnaud Guéguen : il fait fondre d’abord un peu de matière grise puis fait revenir des décisions sur lesquelles il ne revient pas —les petits échecs cuisant. Ça s’enclenche au quart de tour. Une hallucination au whisky, des fragrances de camembert : ça y est, nous voici dans le délire de notre héros ! C’est quoi ? Un loser ? L’avenir nous le dira, car le reste est littérature : mais de la belle et riche en inventions, dont l’on pave le Paradis ; un vocabulaire parfois populo au service d’une geste de la routine, de l’amour déchu ; une écriture au cordeau, une détermination du style, percutant, sans zig et sans zag ! C’est le début pour moi, je viens de mettre le pied dans la porte, j’entre dans ce Tripalium sans torture. L’enfer chez les autres ! J’avance conquis. J’avale l’hameçon, pêché à chaque ligne — maquereau pour Valérien, « fils de pute »…

Une scène à pisser de rire s’ensuit : une grosse femme qui fesse le Béton à pleine pogne, le pitbull renifleur de la maritorne à torgnoles et son mari mateur amateur. La scène photographiée par l’œil de l’appareil photo et des voyeurs sans objectif. On croise Bouddha et son cidre. Quel pastis ! Nature ! Tout ici dans l’excentricité coule avec naturel. Beaucoup de poussahs, du parc au poulailler. Le style est solide mais c’est du jazz pur parmi tout ce rock —comme une péninsule. Notre loustic rêve de grands larges et de signalisation maritime. Tout semble se jouer à l’improviste, en pleine possession de fins qui justifient notre français moyen. Ce livre est (enc)hanté par un esprit frappant : Guéguen est aux manettes, il insuffle la vie ! Béton incarné roule pour lui : tout démarre ! On fonce les sourcils : des mots convaincus, des phrases vissées, des images à foison. C’est du cinéma ! Notre auteur est à sa table de montage, sans manipulation, avec art et brio : de la vérité vraie et un « homme nu », comme dirait Simenon. D’ailleurs : Béton détective !

Se succèdent une séquence à pouffer entre miss Jackson, la boudeuse et la pleureuse en quête de l’homme parfait, excellant en cuisine, zumba et « baise libre » — « dépressions en cascade » ; une pause : oreille peut-être en quête d’absolu, Valérien compulse Nietzsche et ses arguments béton —la démence étant la règle, il note des mélodies au crépuscule de son idylle ; puis « le plan cosmique » d’une « machine à laver » lancée du quatrième étage, dans le zbeul sans nom d’une réunion d’entreprise : les agrafeuses volent et ça chie jusque sur L’Internationale !

Le phare est-il toujours en bout de course ? Dressé tel un totem, il clignote, faisant de l’œil : il biche. Est-ce que le rêve qu’on crée se concrétise un jour ? Le reste n’est que fumée, panache ! Kléa en ligne de mire, « moral d’équerre » !

« Le travail est une maladie » : l’on en perd la tête, qui roule dans la sciure. Mi-dieu, mi-rat, l’on s’en lave les mains, l’on s’en douche un coin ! Delirium, pizza, sucre et rock’n roll ! Cauchemars ! Kléa ! Faut-il la voir s’offrir pour être belle ? Bain et turbin ! « Travail de saboteur »… Une cliente cocue qui s’abandonne ; du Béton qui n’est pas de bois — un phare effarant en érection ! Le Paradis sur mer ! Qui fait baver.

Motivé par la notion de retard rédempteur, pour Valérien « un échec n’est jamais qu’une occasion d’accumuler des énergies en vue d’un géant coup d’éclat ! ». Hélas, notre héros n’est-il pas plutôt comme un petit poisson tenu en laisse ? Un rêve de poisson, c’est le présage de succès et d’amour heureux — le travail n’est-il pas une torture ? S’il y a un phare, c’est qu’il y a un port ; un idiot, un village !

Pour ma part, je vous quitte à l’orée de la centième page pour finir la traversée de ce livre en solitaire. Gare au mal de mer : la langue tangue, ça pulse dans les chorus des chapitres courts, ça pousse les meubles dans les roulis du style ! Béton vomit souvent mais ce livre oblige à se rendre : la phrase est rythme, l’oreille est absolue, tout y est musical !

Il faut lire sans plus tarder Arnaud Guéguen, pour que son Tripalium Paradis devienne une œuvre phare !

À suivre…

Patrick Boutin 

Né en 1968 dans le nord de la France, Patrick Boutin vit aujourd’hui à Paris. De formation artistique, il pratique principalement la prose et contribue régulièrement, par ses nouvelles grinçantes, à de nombreuses revues.

Il a publié Tueurs en chérie en 2015 (Ska éditeur) ; Le Fruit des Fendus (Cactus Inébranlable) et Mauvaise Graine (Éditions de l’appartement) en 2016 ; La fin des haricots (Z4 Éditions), À la folie, pas du tout (Z4 Éditions), Les fées vertes (lespetiteshistoires), Mano Negra (RroyzZ Éditions), Sexe faible (Les Crocs Électriques) et Corps et âme (Z4 Éditions) en 2017 ; Midi à ma porte (RroyzZ Éditions),Peu de chose(s)(Z4 Éditions) et Les Fantômes de David (Éditions Furtives) en 2018 ; S.O.S. (Éditions Furtives), Les biques suivi de Le prince Guido (Urtica) et Nature humaine (Poids Plume) en 2019.

Il a également illustré en 2017 La Civito de la Nebuloj de Sylvain – René de la Verdière (Heresie.com).

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