Que venez-vous faire dans cette jungle pourrie, de Saint-Maur ?

 – Que venez-vous faire dans cette jungle pourrie, de Saint-Maur ? C’est le trou du cul du monde ici.

– J’appartiens à « Psychanalystes sans frontières », Leblanc, vous ne pouvez pas nier notre action.

Bonjour mes amis,

C’est vrai que cette idée d’entamer une série de thérapies auprès de membres de la tribu des N’golo-n’golos était une gageure. Le succès ne fut pas au rendez-vous. Très peu de motivation chez les indigènes, à quoi s’ajoutait une absence totale de vocation pour notre langue, ni même pour le néerlandais. Aucune intégration européaniste digne de ce nom (de toute façon, je m’en fous, je ne savais pas comment on disait « divan » en n’golo-n’golais). J’essayais toutefois de les aider avec mes maigres moyens, en leur donnant qui un peu d’eau fraîche, qui un peu de granulés…

– Vous faites fausse route de Saint-Maur, beuglait Leblanc, les N’golo-n’golos ne sont pas comme nous. Pour eux nous nous ressemblons tous !

Et en voyant ces hommes et ces femmes quasi-nus et en parfaite harmonie avec la forêt, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’ils présentaient tous le syndrome de Peter Pan. Ils refusaient obstinément, par exemple, de se sentir responsables de la pollution ou du crash boursier de 2008.

Mais trop tard ! j’avais fui mon pays pour une vie dédiée à l’aventure. Elle m’avait dit « viens Georgie » en me faisant une œillade de poufiasse de bas étage. Comment résister ? Nous les hommes, nous sommes si faibles face aux femmes et à leurs arguments. Surtout lorsqu’elles nous présentent ce sourire vertical que nous mettons si volontiers à l’horizontale. Toujours confrontés à ce besoin archaïque de nous reproduire. N’importe où. Coûte que coûte. Les yeux exorbités comme des lièvres de mars. Par devant, par derrière. Mais qui suis-je pour juger mes semblables ?

L’aventure, mes amis, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus important dans l’existence ? Imaginerait-on Pif le chien qui ne vivrait pas d’aventures ? J’avais choisi cette vie rude, entièrement faite de joies et de peines, parce que j’en avais assez de voir des défilés de chômeurs mécontents encadrés par des policiers de 67 ans. Il fallait que cela cesse ! Un jour, alors que j’achetais une boîte d’aspirine à mille euros, nous avions constaté, mon ami Walter et moi, que le pays manquait cruellement de numéros Inami.

– Allons en chercher là où ils se trouvent, me dit Walter, au beau milieu des étendues désertiques de la jungle pourrie, au pied des montagnes d’airain. Nous ne sommes pas des manchots, on s’engagera sur des bateaux…

Dans un esprit authentiquement néolibéral, pouvait-on lui donner tort ? Tel Rimbaud, j’allais, moi aussi, me lancer dans un dangereux trafic et inonder la Belgique des précieux numéros. Il faut savoir se démerder dans la vie. Tout ne tombe pas, comme ça, tout rôti. D’abord il faut un four et une température idoine. Mon expérience de vieux briscard me le soufflait à l’oreille.

– Et si jamais nous ne trouvons pas de numéros ? demandai-je.

– Eh bien nous en fabriquerons, mon vieux, ça ne doit pas être si compliqué.

Walter avait ce bon sourire confiant de secrétaire d’Etat à l’asile et à l’immigration. Campé dans ses combat-shoes, il regardait le destin bien en face, prêt à le renvoyer dans son pays par le premier avion.

– En tout cas, m’encouragea-t-il, nous obtiendrons certainement le numéro Inami de la ministre de la santé. Je suis sûr qu’elle n’en a plus besoin à présent. Et il riait comme un cheval fou que l’on emmène à l’abattoir.

Une fois arrivés dans la jungle pourrie, Walter m’emmena, au travers d’un immonde bourbier, devant un baraquement de planches mal équarries, où il voulait absolument me présenter « l’équipe » qui allait créer nos numéros.

Bon sang, ce n’était qu’un ramassis de moricauds, tous plus sombres que Zwarte Piet, et qui souriaient en noir et blanc. Pour moi, ils étaient tous différents. Impossible de les reconnaître.

– Cela me semble perdu d’avance, Walter, soit ils nous font leur numéro, soit ils n’y connaissent absolument rien.

– Attends Georgie, je vais leur acheter des outils : des gradines, des ponterolles, des blocs de carborundum, et ils vont nous sculpter des numéros en ivoire, ce matériau dont regorge ce pays.

– Walter, Walter, Walter ! Regarde autour de toi. Le monde a changé. Nous n’avons plus les moyens de cette politique. Il faut tomber la chemise, mon vieux. Le gouvernement wallon va taxer l’outillage et, en plus, les objets en ivoire tombent sous le coup de l’Arrêté du 28 Mai 1997, et en particulier de l’Article 3.

Eh oui, mes amis, nous avions choisi un chemin bien difficile, hérissé de tigres à dents de sabre (également appelés smilodons). Un chemin qui n’était certes pas fait pour les freluquets.

Efforcez-vous toujours de passer par la porte étroite nous conseillait André Gide avec, en pied-de-nez, la satire du sacrifice de soi.

Jaonnic

Les propos tenus dans cette rubrique n’engagent que leur auteur

Georgie de Saint-Maur

6 réflexions au sujet de « Que venez-vous faire dans cette jungle pourrie, de Saint-Maur ? »

  1. Affligeant, triste et angoissant!
    Ce constat d’échec dès la conception d’une si belle entreprise est éprouvant.
    J’ose à peine considérer la valeur boursière avortée dans cet acte honteusement loupé!!
    Ecoeurant!

  2. Georgie est notre troubadour, toujours par mots et par vaux.
    Cette tête qui sort découverte m’inquiète un peu, c’est l’hiver et pour son anniversaire, je crois que je vais lui offrir un chapeau.
    Une suite s’impose.

  3. Bien, bien, très bien même ! Quelle pensée profonde, quelle philo, Sophie, quelle leçon de vie ! Je vais faire de ce blog mon livre de chevet.

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