Postface au Manuscrit de Tchernobyl par Lorenzo Soccavo

Si la lecture du Manuscrit de Tchernobyl m’a réellement impressionné, c’est qu’un phénomène singulier opère en son sein : une métalepse narrative y a lieu. Cela court-circuite notre lecture et fait lieu dans le texte. Ainsi, sa « cramaire ki koncurence lè tempeste » m’a forcé à progresser dans ma définition d’une métalepse, le passage de l’ordre du réel à celui de l’imaginaire.

Depuis longtemps, je pense que les définitions devraient en fait être pensées quasiment comme des formules magiques destinées avant tout à nous faire progresser dans notre perception des différents registres de réalité que les mots évoquent, et non pas être rigides comme des normes qui figeraient une fois pour toutes les phénomènes langagiers et leurs effets de réel dans des cadres stricts qui se voudraient indépassables.

Une définition devrait toujours être en chantier.

Une définition ne doit jamais être une cage.

Peu de temps avant de découvrir Le Manuscrit de Tchernobyl, j’avais lancé la définition suivante : « Les métalepses narratives sont comme des effractions de la trappe du réel. C’est comme si soudain le contact avec la réalité venait à nous manquer et que nous nous retrouvions DANS le texte, dedans, dans le monde de ce que nous sommes en train de lire. » Et c’est bien cela qui finalement se produit à la lecture du Manuscrit de Tchernobyl. Cependant, après sa lecture justement, l’analogie plus signifiante qui s’est imposée à mon esprit pour nous rapprocher encore davantage d’une perception de la réalité des phénomènes métaleptiques est devenue celle des valves cardiaques.

Une valve cardiaque est une structure élastique séparant les différentes cavités du cœur et empêchant le sang de refluer. Lorsqu’il y a défaillance d’une valve, il se produit une atteinte du débit cardiaque qui peut alors ne plus être suffisant pour répondre aux besoins de l’organisme et on parle alors d’insuffisance cardiaque.

Or, comme un cœur est plein de sang, un texte est plein de sens. Je m’attache toujours bien à parler de textes écrits et lus car c’est, je pense, précisément, pour ne pas dire exclusivement, à ce niveau de la parole, d’abord tue, puis rendue visible et énoncée, que le passage peut se produire, indépendamment des supports, des dispositifs et des interfaces de lecture, du moment qu’il s’agit bien de textes écrits.

Ainsi, pour une lectrice ou un lecteur de fictions littéraires une métalepse narrative pourrait également être le symptôme d’une insuffisance du principe de réalité, une incapacité à contenir son attraction pour le monde du livre lu.

D’où vient notre attirance pour le chas de l’aiguille par où passe le fil de notre histoire ?

Dans sa traduction originale du verset 2-19 de la Genèse, qu’il appelle Entête, André Chouraqui écrit : « Tout ce que le glébeux crie à l’être vivant, c’est son nom. ». Et c’est lui, le glébeux, que nous entendons dans la tralalangue polyphonique du Tchernobylien. Lui dans sa confrontation à la langue natale. Ce gros nuage noir du langage qui semble narguer l’Adam, le terreux, le glaiseux et, au commencement, le taiseux. Un petit bonhomme fragile qui fait face au nuage de la langue comme l’homme de Tian’anmen fit face à une colonne de chars.

Ne pouvant tout citer de cet ouvrage singulier de Nunzio d’Annibale – en vérité, je voudrais le recopier, l’écrire à mon tour pour m’en faire l’auteur tout comme Pierre Ménard est l’auteur du Quichotte pour Jorge Luis Borges, ou bien alors le traduire, peut-être dans ce que l’auteur appelle « l’izabell langue de mon siècle » ; ce serait là un bien curieux exercice et dangereux peut-être ? – donc, ne pouvant me substituer à Nunzio d’Annibale je ne citerai que cet unique extrait, en me demandant en mon for intérieur à combien de nous il s’applique : « Du moin, je sui né, c’est l’île Usion, je vè mourir, ilusion o caré […] non, en fète, je men, je suis mor à ma néssance ».

Nous ne sommes pas là dans l’alchimie de la langue des oiseaux, mais dans la chimie d’une grammaire radioactive qui nous scanne impitoyablement.

Ainsi, j’ai répondu un jour la vérité à une journaliste qui m’interviewait et souhaitait connaître les raisons profondes de mes recherches autour du concept de fictionaute – cette part subjective de soi qu’une lectrice ou qu’un lecteur projette spontanément dans ses lectures –, je lui ai dit que je suis ce que l’on appelle en psychologie un enfant de remplacement, c’est-à-dire né très peu, trop peu de temps après la mort, à la naissance d’un ou d’une autre dont il prend involontairement en quelque sorte la place, voire la vie. Je suis donc ce que nous pourrions appeler un enfant de substitution. Et c’est là « Mé drame zé mè cieu », dans cet accident de naissance, que loge l’explication que je me donne à moi-même – et au monde entier – à ma recherche, dans la littérature, de passages réels vers des mondes, comme moi, de substitution.

Dans son article, la journaliste résuma cela à une enfance malheureuse qui m’aurait conduit très tôt à me réfugier dans les livres. C’était ramener à l’ordinaire une lecture singulière du monde et d’un soi dans ce monde, et dont étrangement il m’a semblé entendre l’écho dans Le Manuscrit de Tchernobyl. Avec ces cinq mots par exemple : « Je n’oublitère jamè le mank ». Dans cet oublitère là, oui, nous entendons à la fois oublier et oblitérer, y résonnent à la fois taire et enterrer, le jamè y est bien plus parlant qu’un simple jamais et le mank y sonne puissamment.

Je ne raconte pas cela pour parler de moi sous couvert d’une postface, mais pour essayer de comprendre ma sensibilité au phénomène narratif qui est, me semble-t-il, à l’action dans Le Manuscrit de Tchernobyl que nous pourrions peut-être ainsi, toutes et tous, considérer en lui-même comme une méta-métalepse. Ici, par des interférences du français, une métalepse se serait faite livre.

Au fil de la lecture d’un unique texte, le texte du Manuscrit de Tchernobyl, plusieurs récits différents se superposent comme autant d’univers parallèles. Nous pouvons y ressentir, je crois, je l’ai ressenti par instants, une étrange impression de «marcher dans le texte», de traverser physiquement «quelque chose» qui serait de l’ordre d’une épaisseur du sens, des sensations particulières, comme si des métaphores kinesthésiques y étaient dissimulées. Adam fait donc face au nuage radioactif de la langue. Sa langue, à l’Adam, reste langue du Ça. Face à cette langue, il y a ce qu’on lit et il y a tout ce qui s’y dit. Ce qui y fait lieu, d’où le phénomène de métalepse qui se produit ici, plus aisément qu’ailleurs, probablement. Et cela, qui s’y dit et fait lieu, n’est pas ce qu’ordinairement on dit. On ne dit pas ces choses-là. Aussi, bien sûr, ai-je pensé à Louis-Ferdinand Céline, à Antonin Artaud, tous deux évoqués, tandis que l’auteur, lui, se rattache plutôt à Lewis Carroll, James Joyce et… à Steve Reich, non plus un écrivain mais un pionnier américain de la musique minimaliste.

Mais des mois après avoir lu ce texte, je ne sais toujours pas pourquoi, à sa lecture, je me suis souvenu du bruit des sabots d’une vingtaine de chevaux de la Garde Républicaine, au pas, un matin de bonne heure, dans la rue de Médicis qui longe le Jardin du Luxembourg à Paris. Ce n’est là qu’un vague souvenir qui date d’une dizaine d’années au moins, et qui m’est revenu en mémoire comme cela, isolé de tout contexte. Quand était-ce ? Que faisais-je là ? Quelle heure était-il ? Peut-être qu’à la lecture de ce Manuscrit de Tchernobyl, c’est le pas de la langue qui se fait entendre. Au-delà du bruit sur les pavés, des étincelles sous les fers des sabots, le Tchernobylien est une voix d’outre-enfance, une langue écrite, dont la lecture ouvre des brèches en nous.

Au fond, avec l’écriture et la lecture, ce que nous essayons de faire, c’est peut-être simplement de lire l’âme humaine, c’est-à-dire notre propre âme, mais il n’est guère facile d’être lisible à soi-même.

Lorenzo Soccavo

Chercheur en prospective et en mythanalyse de la lecture
Institut Charles Cros


Le Manuscrit de Tchernobyl
Nunzio d’Annibale
180 pages
ISBN : 978-2-931067-01-7
18 euros
À paraître le 29/11/2019

EXTRAIT DISPONIBLE ICIMANUSCRIT-TCHERNOBYL-EXTRAIT


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