Philippe Djian est un génie !

En littérature comme en musique ou en peinture, il y a les mauvais, les bons, et puis il y a les génies.

Ceux dont le beau, le vrai et l’efficace coulent naturellement de la main, et donc du cerveau, sans qu’ils paraissent avoir à forcer leur talent. Il leur suffit d’ouvrir le robinet, du moins à un moment opportun, pour laisser s’échapper une composition, un tableau ou un récit.

Philippe Djian en est.

Acheté au hasard parmi ses titres – après en avoir lu quelques autres, donc avec une confiance aveugle – « Chéri-Chéri » déroule sur deux cent pages serrées une histoire apparemment simple. Son résumé ne meuble pas entièrement la quatrième de couverture, où l’auteur a d’ailleurs la modestie de ne pas mentionner un seul mot à son propre sujet.

Denis mène une vie tranquille d’écrivain et de critique fauché. La nuit il s’appelle Denise… Jusqu’au jour où ses beaux-parents emménagent juste en dessous de chez lui. Paul a bien l’intention de faire changer Denis. En bon mafieux… Quant à Véronica… son gendre lui plait beaucoup… 

Je ne vous en dirai pas plus sur l’histoire. Qui suis-je pour prétendre mieux la résumer que son auteur ? Les critiques qui dévoilent de larges pans d’un ouvrage sont des ratés qui pourraient être sympathiques s’ils ne voulaient pas naïvement prouver qu’ils ont lu le livre ou accaparer quelque peu des mérites de l’auteur tout en déflorant son œuvre.

Avec ce roman aussi on entre de plain-pied dans un récit plus complexe qu’il n’y parait.

Le jour on m’appelait Denis.

D’une certaine manière, avec les cinq premiers mots tout est dit, même si le narrateur continue à nous détailler sa vie en jet continu, mêlant allègrement présent et passé, évènements concrets et états d’âme, réflexions et pragmatisme, dialogues et narration.

Et tout cela coule de source. On ne subira pas de fioriture dispensable, figure de style pompeuse, digression lassante ou philosophie prétentieuse. Tout effet serait bien inutile pour enjoliver ou meubler une histoire qui se suffit à elle-même.

Djian ne se fatigue plus à chercher pour ses ouvrages des titres à la mord-moi-le-neurone. Un mot (Elle) ou un nom (Marlène) peut suffire, voire une interjection de deux lettres (« oh… »).

L’auteur se dispensera aussi de se plier à une quelconque règle de style littéraire, voire de grammaire, laissant certains confrères s’y réfugier frileusement pour dissimuler tant bien que mal la pauvreté de leur talent.

Pas de chapitres ni d’interlignes ; un texte continu avec seulement quelques alinéas.

Guère de ponctuation, aucun point d’exclamation ni d’interrogation. Pas de guillemets, de tirets cadratins ou autres, ni même d’alinéa pour les dialogues. Tout est dans le texte, mêlé à la narration :

Alors les filles, leur lance-t-il. Ça boume les filles. Avant qu’elles ne s’approchent je lui glisse bon, alors Paul, que fait-on pour ce loyer et vous savez bien que je ne demande pas ça pour moi mais qu’est-ce qu’on fait.

Sans se départir de cette simplicité formelle, Djian est capable de décrire efficacement et de faire ressentir une ambiance :

Une seconde plus tard, je l’entends démarrer et ses feux arrière ont bientôt la taille d’une tête d’épingle et le silence retombe à présent comme un coup de hache.

Les rares descriptions sont ciblées et ramassées, précisant l’ambiance, le temps qu’il fait, la vue, mais dans la mesure seulement où cela affecte les personnages car la narration ne s’écarte jamais de leur vie généralement trépidante. Chez Djian il n’y a pas de place pour les rêveurs.

Les personnages principaux de ses romans se débattent en permanence dans des problèmes complexes et entremêlés de travail, d’argent, de relations, d’amour, de sexe, qui peuvent évoluer, dans un joyeux désordre, de jour en jour, voire d’heure en heure… un peu comme dans la vraie vie quand on vit intensément et sans tabous.

Aucune tolérance par contre pour des détails inutiles, comme la ville ou le pays où l’on se trouve.

On peut changer de lieu ou d’intervenant sans qu’on le dise ou l’indique d’aucune manière ; le lecteur finira forcément par s’en rendre compte et, pris dans le feu de l’action, n’aura ni l’envie ni le temps de s’en formaliser. Parfois une scène est carrément omise, sans même être évoquée, mais de même qu’en astronomie on découvre des planètes sans aucunement les voir, d’après le comportement d’autres astres, le lecteur reconstitue ce qui a nécessairement dû se passer :

C’est toi qui me fais peur me déclare-t-elle. Quelques minutes plus tard je remonte mon pantalon, elle tire sur sa jupe et nous voilà bientôt dans l’ascenseur.

Djian ne raconte pas, il vous laisse regarder vivre ses personnages.

Même ce qui constituerait ailleurs des fautes de style, comme les infractions à la sacro-sainte concordance des temps ne fait plus sursauter le lecteur ; le subjonctif peut par exemple remplacer le conditionnel : Robert devait ruminer… quand bien même fût-il d’un physique acceptable…

Je ne pense pas que ce soit inconscient ni innocent car le personnage principal, auteur de son état, lui permet occasionnellement de régler quelques comptes avec la nomenklatura littéraire :

Je tâchais de rédiger un article sur le poids des conventions grammaticales et sur cette vieille et misérable croyance en l’absolue nécessité d’identification au personnage relayée depuis la nuit des temps par ceux qui n’y connaissaient rien mais pensaient s’y connaître.

Ou, avec en prime une bonne dose d’ironie : (l’éditeur)Joël trouvait que j’étais ailleurs quand on m’interrogeait sur cette nouvelle manie de supprimer la majeure partie de la ponctuation ou sur mon obsession pour les dialogues ou cet étrange mélange des temps.

Philippe Djian

Je n’avais pas l’esprit à ça. Et pourtant Dieu sait que ces choses comptaient dans ma vie, Dieu est témoin de mon abnégation, de l’adversité que j’endure alors que je fais œuvre de salut public, mais là, je n’ai pas trop envie d’en parler, j’ai d’autres préoccupations.

Efficacité et succès malgré une attitude contestataire, insoumise, provocante, conscience de sa valeur… Il y a du Gainsbourg – Gainsbarre là dedans. Mais on peut tout se permettre quand on est un génie !

Enfin, comment ne pas évoquer la sensualité et le sexe omniprésents dans l’œuvre de Philippe Djian ?

L’adaptation au cinéma et le succès de « 37°2 le matin » lui a peut-être rendu un mauvais service en donnant une image fausse de son univers. Je n’en veux pour preuve que l’existence de deux versions du film, la courte, commerciale (deux heures quand même) s’étant permis de sabrer dans une narration longue de plus de trois heures tout en gardant soigneusement les scènes de sexe.

Les sensations d’ordre physique sont rendues plus subtilement, dans ce roman, disant parfois tout sans rien montrer, avec des mots banals ou surprenants pour mêler la sensualité à la poésie et même à l’humour :

Elle m’a transformé en animal. Je dois dire la vérité, je me suis agenouillé devant sa chaise, le cœur serré qu’elle ne soit plus là, et j’ai commencé par y poser ma joue. L’assise de bois contreplaqué était encore tiède. J’en aurais pleuré de joie. Et cette tiédeur, Dieu du Ciel, ce condensé d’air saturé qui avait régné sous sa jupe pendant que j’exposais les qualités et les défauts du style indirect, s’était tout simplement déposée sur le vernis, comme le voile ouaté de brume qui s’étend sur un lac de montagne, au petit jour, et qui reste là, piégé par je ne sais quel miracle, et l’odeur de cette fille, je manque de tomber à la renverse, je revois ses cuisses nues, sa jupe comme une corolle autour d’elle, je m’enivre de son odeur, je m’en emplis, je la renifle, je rassemble dans mes deux mains cette chose invisible qui renferme ses invraisemblables et précieux effluves corporels et je l’aspire profondément, j’en envahis mon cerveau, je titube.

Revenant à moi au bout d’un moment, comme après un trip, je pense que je vais mourir si je ne la revois pas.

On apprendra deux pages plus loin, que le héros a eu l’occasion de « conclure » ; le récit en sera infiniment plus bref. Ayant décrit aussi peu le décor de la chambre que l’apparence de la jeune femme, le narrateur relate :

Je parviens à mes fins, quoi qu’il en soit. Je reprends pied, je respire, je me détends. J’accueille toujours avec plaisir ce sentiment d’absolue vacuité qu’on éprouve en roulant sur le côté une fois la chose faite.

Peut-on vraiment adapter ce genre de chose au cinéma ? « Chéri-Chéri » y a échappé mais le septième art s’est attaqué 5 fois à l’œuvre de Djian, parfois avec un certain succès (comme pour « Elle » de Paul Verhoeven). Reste à voir si les films, même réussis, reflètent fidèlement l’univers du romancier, mais c’est sans doute le cas pour beaucoup d’auteurs.

En conclusion, les histoires de Philippe Djian sont dans ses bouquins , donc, comme auraient dit les anciens d’Hara Kiri,si vous ne pouvez pas l’acheter, volez-le, mais lisez-le !

 

Pierre Graas

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