Michel Onfray ou la passion de l’épuration éthique

La passion de la méchanceté, Sur un prétendu divin marquis, éd. Autrement
La passion de la méchanceté, Sur un prétendu divin marquis, éd. Autrement

Tout lecteur de Sade devra-t-il, à l’avenir, se défendre d’être sadique ? Probable. Le suspectera-t-on, a priori, d’épouser les thèses du national-socialisme ?  Possible. Après tout, il suffirait que tel ministre applique à la lettre le programme d’épuration éthique de Michel Onfray.

Paranoïa ? Pas tant que ça.

Fatiguée de comprendre l’homme, la philosophie se rêve cycliquement en soutane ; las de nous dispenser quelques lumières sur les phénomènes, les philosophes s’en sont toujours remis aux mamelles de la morale. Or si la morale, en tant que donnée humaine, n’est certes pas à exclure du champ de la connaissance, il semble salubre de ne pas la confondre avec les vues borgnesses d’un auteur, cet auteur fut-il philosophe. Endosser, au nom de la morale, le rôle de censeur, et brûler l’oeuvre d’un adversaire sous prétexte que celle-ci ne correspond point à notre vision du monde, ça n’est plus de la morale, c’est encore moins de la philosophie, c’est du dogmatisme.

La volonté louable et, ô combien, affichée d’Onfray de déconstruire des légendes (entre autres Sartre, Freud et aujourd’hui Sade) ne réussit malheureusement pas à dissimuler l’indigence de sa méthode. Que l’oeuvre du marquis n’ait pas l’heur de plaire à notre « philosophe », soit ; qu’il s’amuse à mettre en boîte « les excessifs thuriféraires de Sade », comme l’écrit complaisamment Matzneff, c’est son droit le plus strict. De là à nous présenter Sade comme le père spirituel du nazisme, son oeuvre comme l’antichambre d’Auschwitz, ça n’est pas seulement faire preuve du plus grossier anachronisme, c’est avouer, en creux, son inaptitude foncière à saisir la signification du mot « roman ».

Portrait de Donatien Alphonse François de Sade
Portrait de Donatien Alphonse François de Sade

Pour comprendre comment cette reductio ad hitlerum à l’endroit de Sade a bien pu s’opérer, rappelons que notre philosophe de l’Université populaire de Caen confère à tout discours philosophique une valeur prescriptive, le trouva-t-on, ce discours, dans la bouche d’un personnage de fiction. Ainsi, par exemple, toutes atrocités proférées par Norceuil dans Juliette sont-elles la copie conforme de la pensée du Marquis. Par le biais du roman, Sade philosophe chercherait donc, somme toute, non tant des lecteurs que d’infâmes disciples assoiffés de crimes et de sang. Sottises ? Certes. Mais admettons. Admettons que dans le secret de sa cellule de prison, à Vincennes, Sade ne cessa d’invoquer l’avènement du IIIe reich  par l’entremise de dieux infernaux, je ne sache pas qu’Eichmann, Göring ou Goebbels se lisaient quelques extraits des Cent Vingt journées dès potron-minet, ni le soir à leur femme après une journée bien méritée ! Nietzsche, sans doute, certainement pas Sade.

Cette reductio ad hitlerum a beau être idiote, elle fera sensation, c’est d’ailleurs l’effet escompté. Au 19e siècle, le critique Jules Janin ne procédait pas autrement : « Les livres du marquis de Sade, écrivait-il, ont tué plus d’enfants que n’en pourraient tuer vingt maréchaux de Retz, ils en tuent chaque jour, ils en tueront encore, ils en tueront l’âme aussi bien que le corps ». Ce que j’appelle être à l’avant-garde de la connerie critique. Version Onfray, aujourd’hui : Sade, c’est Ilse Koch (autrement nommée la chienne de Bunchenwald), mais en pire ! Nul doute que, dorénavant, le lecteur y réfléchira à deux fois avant de passer commande de Justine, Juliette, ou des Cent vingt journées… 

Tout se passe en outre comme si, depuis Apollinaire, responsable selon Sain-Miche de la légende sadienne, nous ne disposions d’aucuns documents fiables à partir desquels un lecteur un tant soit peu curieux pourrait se faire une représentation sinon objective du moins impartiale du marquis. Je renvoie, bien sûr, à l’excellente biographie que Maurice Lever lui a consacrée, en… 1991 ! Contrairement à Lely et Pauvert, Maurice Lever n’occulte rien, ne minore rien. La tête froide, il expose l’homme, les faits, le contexte, l’époque. En historien, il tâche de nous restituer la complexité du vivant, n’a, quant à lui, aucun programme éthico-philosophique à défendre.

Theodor W. Adorno
Theodor W. Adorno

Onfray a-t-il lu l’essai, pour le coup, archi-instructif d’Eric Marty : Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ? Peut-être, mais alors très vite. Citation : « Eric Marty écrit dans Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ? « Sade, le chaînon manquant entre Kant et Auschwitz » (p.48)… Puis, page suivante : « Hitler est déjà chez Sade ». Quelle acuité cet Onfray ! Quelle profondeur d’analyse ! Sauf que si Eric Marty écrit en effet : « Sade, le chaînon manquant entre Kant et Auschwitz », il ne parle pas en son nom, il met en lumière la manière dont Adorno envisageait l’oeuvre de Sade. Même raccourci page suivante : « Hitler est déjà chez Sade ». Pour l’intelligence du propos et par respect du lecteur, citons ce qui précède et ce qui suit : « Pour les Modernes, ce n’est pas avec Kant et Hitler que Sade dialogue, c’est avec eux-mêmes, ou avec le sujet, le nouveau sujet, qu’ils appellent de leur voeu. Mais, par un autre côté, Adorno est tout de même un Moderne, et cela par une ruse de la dialectique : si la synthèse n’est pas un acte moderne parce qu’elle écrase la singularité, l’excès, l’exception, et qu’elle est toujours au passé — Hitler est déjà chez Sade, chez Kant —, en revanche le processus du retournement dialectique, par sa brutalité même, appartient, lui, à l’ordre du Moderne : il met en jeu le paradoxe et le négatif. Ce retournement dialectique est présent chez Adorno et Horkheimer, lorsqu’ils soulignent le caractère dévoilant et donc objectivement positif de Sade. Si Sade sert de credo secret à toutes les classes dirigeantes, il peut représenter, au moins indirectement, les opprimés par le seul fait de dévoiler ce secret, du seul fait de son dévoilement. Et cette idée est évidemment une idée profondément moderne ».

Emmanuel Kant
Emmanuel Kant

En langage clair : l’attitude intellectuelle d’Adorno vis-à-vis de Sade est double, moderne et anti-moderne. Anti-moderne, elle assimile la figure de Sade au fascisme nazi. Mieux, elle voit dans son oeuvre les soubassements métaphysiques de l’Holocauste : le rationalisme bourgeois hérité des Lumières (chez Sade, en effet, comme chez Kant, la raison réifie l’humain et le transforme en objet). Sade exprimerait en fait la logique secrète du Pouvoir — du collectivisme fasciste au capitalisme débridé. Mais c’est précisément sur ce point que la position d’Adorno s’avère aussi Moderne. D’une part, Sade reflète la raison mortifère bourgeoise ; d’autre part, il est comme une loupe grossissante pointée sur les mécanismes de la domination. À la fois manifestation et critique implicite de la raison pure.

L’analyse d’Adorno — lequel vécut concrètement la monstruosité du nazisme — n’est donc pas dénuée de nuances. Onfray, bien sûr, n’en a que faire. Il copie-colle ce qui l’arrange, à savoir très peu, mais qui fait l’effet d’une bombe : « Hitler est déjà chez Sade ». C’est, au rayon Sade, tout ce que Michel a en magasin. Des tautologies en forme de mantras : le mal est le mal qui est Sade qui est le Mal absolu qui est l’Holocauste qui est interdiction absolue de lire Sade après la monstruosité absolue que fut Auschwitz…

Pauvre philosophie…

Au fond, Onfray n’a jamais eu l’intention de comprendre ou l’oeuvre de Sade, ou la fascination qu’elle exerça, son but est tout autre, tout simple : en dissuader la lecture. « S’agissant de la haine suprême, la haine philosophique, notait Jean-François Revel, un penseur ne se contente jamais de chercher à réfuter un adversaire : il veut qu’on l’oublie, il veut empêcher qu’on le lise, il veut faire en sorte qu’il n’ait jamais existé. »

Pourquoi : Cent vingt mille hurlements en faveur de Sade ? 

Les grotesques niaiseries moralisatrices d’Onfray contre Sade avaient beau me foutre en rogne, elles ne méritaient guère qu’on leur répliquât par un pensum aussi inutile qu’ennuyeux. Primo, je ne suis pas philosophe. Deuzio : quatre pages comme celles-ci suffisaient amplement. L’étroitesse de sa méthode, ses tics de plus en plus flagrants de moralinomane, le rendaient en revanche infiniment romanesque. Tout comme l’étaient, romanesques, mes irrépressibles pulsions de meurtre chaque fois que je m’imposais ses grand-prêches populaires improprement nommés conférences. Sade, au milieu de tout cela, n’étant lui-même qu’un prétexte à sonder plus avant de vieux démons qui m’étaient propres. Les écheveaux de l’amour, du désir et du fantasme.

Seul un roman pouvait démêler ce joyeux foutoir.

C’est enfin chose faite.

Raphaël Denys

Une réflexion au sujet de « Michel Onfray ou la passion de l’épuration éthique »

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