Les pieds dans ma chancelière

« Vous ne sauriez croire combien je suis heureuse de vous voir, ma bonne vieille fille ! » dit la Duchesse, passant amicalement son bras sous celui d’Alice, et elles s’éloignèrent ensemble.

Les pieds dans ma chancelière, je vais parfaire mon petit tour des personnages d’Alice au pays des merveilles en étudiant la hideur.

La duchesse, personnage secondaire du conte, m’a toujours interpellé dans le sens où elle semble provenir d’ailleurs. On la croirait sortie tout droit d’une autre histoire. Elle habite dans un petit manoir, à l’écart de la forêt, avec sa cuisinière, son chat et un méchant lardon. Alice n’y a pas sa place, elle y pénètre presque par effraction. La duchesse et ses comparses viennent de vivre une histoire, une péripétie (une nursery rhyme ?) dont nous ne savons rien. Il est clair qu’il s’est passé quelque chose : la cuisinière fait une orgie de poivre, le chat sourit, le bébé pleure, la duchesse a un air agacé. Alice interfère dans les évènements, elle contamine le récit de la duchesse par sa présence. L’auteur nous fait percuter la fiction ducale dans une modernité romanesque presque sans égal. Plus tard (chapitre 9), emprisonnée sans que l’on sache très bien pourquoi, ce sera au tour de la duchesse de débouler dans la partie de croquet, sous le prétexte fallacieux qu’Alice aurait largement contribué à sa libération.

Ni Alice, ni nous, ne pouvons comprendre cette étrange osmose. Sur base de tels faits, on a le sentiment confus que cela n’apporte rien au texte. Carroll nous laisse patauger dans une mare de suppositions abracadabrantes. Et pourtant une chose ressort avec acuité : la duchesse est laide !

Oh ce n’est pas que l’auteur nous le dise d’entrée de jeu, c’est que son illustrateur John Tenniel nous la représente de façon très convaincante. Quelle horrible femme n’est-ce pas ? Mais, est-ce réellement le portrait d’une femme ? Ou plutôt la représentation symbolique de la laideur ? Ou celle de la vanité de la femme âgée ?

Erasme n’est pas tendre.  À travers l’Éloge de la folie, il aborde crûment la vieillesse : « […] la vieillesse, le plus détestable des maux ». Visiblement pour l’auteur de Rotterdam, la vieillesse est une sorte de pathologie sénescente ! Une partie de son ouvrage nous apporte quelques éclairages sur la laideur de la duchesse, car elle aborde spécifiquement le thème de la vieillarde comme objet de laideur :

« Mais le plus charmant est de voir des vieilles, si vieilles, si cadavéreuses qu’on les croirait de retour des Enfers, répéter constamment : ‘La vie est belle !’ Elles sont chaudes comme des chiennes ou, comme disent volontiers les Grecs, sentent le bouc. Elles séduisent à prix d’or quelque jeune Phaon, se fardent sans relâche, ont toujours le miroir à la main, s’épilent à l’endroit secret, étalent des mamelles flasques et flétries, sollicitent d’une plainte chevrotante un désir qui languit, veulent boire, danser parmi les jeunes filles, écrire des billets doux. Chacun se moque et les dit ce qu’elles sont, archifolles. En attendant, elles sont contentes d’elles, se repaissent de mille délices, goûtent toutes les douceurs et, par moi, sont heureuses. »

Plutôt duchesse que comtesse au moment de sa longue liaison avec Louis Hercule Timoléon duc de Cossé-Brissac, madame du Barry fut probablement le modèle dont s’inspira en partie Lewis Carroll pour sa célèbre poivrière. Etant par dysmimétisme aussi laide que Jeanne Bécu était belle (selon Gardner, John Tenniel semble s’être inspiré de La grotesqua vecchia de Quentin Matsijs (1513), un peintre anversois du mouvement artistique des primitifs flamands. La peinture semble être un portrait de Margarete Maultasch une duchesse du XIVème siècle connue en tant que femme la plus laide qui ait jamais existé. Cependant puisque la peinture a été faite 200 ans après sa mort, il est impossible de vérifier si Matsijs a fait un portrait de la vraie duchesse).

La duchesse d’Alice au Pays des Merveilles a certainement réagi, elle aussi, en pleurant et en suppliant lorsqu’on l’a conduite à la hache du bourreau. Émotions alimentées par la certitude d’être trahie ou victime d’une erreur judiciaire (ne l’avait-on pas invitée à cette partie de croquet[1] ?).

Sauvée in extremis par son « chat » (le chat de la mère Michel ?), elle prétend deviser avec Alice comme le feraient deux amies. Mais le personnage possède aussi une autre symbolique, celle qu’aurait pu inspirer à Carroll le personnage assassin d’Élisabeth Bathory, une comtesse du XVIème siècle hongrois, connue comme le premier cas décrit de « vampire ». Le jour où elle frappa si fort une servante qu’elle reçut de son sang sur la peau, elle eut l’impression que celle-ci rajeunissait. La légende prétend qu’elle commença alors à se baigner dans le sang de jeunes femmes et de fillettes. Néanmoins, culturellement, elle baignait surtout dans une atmosphère et une éducation qui encourageaient ses penchants sadiques. Même si la recherche du sang avait dans son cas un but étranger à l’ingestion. N’était-elle pas devenue l’inspiratrice d’une mouvance littéraire dédiée aux créatures de l’ombre, à partir du XIXème siècle avec, par exemple, le célèbre roman de Bram Stoker, Dracula (1897)[2]. Ce gain d’intérêt pour les monstres et horreurs nocturnes permit de véhiculer largement l’image des vampires, inspirant en retour plusieurs criminels et développant certaines croyances (boire le sang revient à voler l’énergie vitale de la victime).

La duchesse est-elle un vampire ? Elle s’approche, en tout cas, dangereusement du cou d’Alice.

Qui l’empêche de satisfaire sa soif de sang féroce ? Un simple flamant rose. Le symbole représentant le flamant rose est le phénix. D’ailleurs, il est possible de voir une association simplement par le fait que le flamant rose soit aussi appelé phoenicopterus roseus. Le phénix, qui renaît de ses cendres représente chez Alice, la certitude de ne pas mourir, et, de fait, ne continue-t-elle pas à vivre indéfiniment ses aventures ? Le flamant rose représente la jeunesse, la féminité et le bonheur. La duchesse oserait-elle s’attaquer à de telles forces vives ? Elle louvoie, en tout cas, sur le chemin des aphorismes et semble frappée du syndrome de La Fontaine. Trouvant à tout une morale, elle enfonce de plus en plus profondément son menton pointu (ses canines ?) dans le col d’Alice.

Mais Carroll ne laissera pas faire et enverra, pour sauver la fillette, la redoutable reine de cœur[3] (le sang ?) faisant et défaisant les règles de son absurde jeu de croquet.

Face à face, jeune femme contre vieille peau, la duchesse abandonne à contrecœur ses tentatives de séduction et se retire dans son château, comme le fit la du Barry à Louveciennes.

 

Voltaire, à qui la du Barry avait envoyé deux baisers par la poste, lui adressa par retour de courrier ce célèbre quatrain :

« Quoi, deux baisers sur la fin de la vie !

Quel passeport vous daignez m’envoyer !

Deux, c’est trop d’un, adorable Égérie,

Je serai mort de plaisir au premier. »

C’est tout les amis.

Georgie de Saint-Maur

[1] Le Valet de pied-Poisson commença par prendre sous son bras une immense lettre, presque aussi grande que lui, puis il la tendit à l’autre en disant d’un ton solennel : « De la Reine. Une invitation à une partie de croquet pour la Duchesse. »  Le Valet de pied-Grenouille répéta du même ton solennel, mais en changeant un peu l’ordre des mots : « Pour la Duchesse. Une invitation de la Reine à une partie de croquet. » (Chapitre VI : Porc et poivre).
[2] N’oublions pas que Carroll a écrit Alice en 1865.
[3] La présence d’une composante fétichiste sexuelle de la vue de sang est la caractéristique nécessaire du Syndrome de Renfield, décrit par le psychologue Richard Noll (1992).

5 réflexions au sujet de « Les pieds dans ma chancelière »

  1. Pour moi, la filiation entre Alice in Wonderland et Harry Potter (dont je dois avouer ne connaître l’univers qu’à travers les films, n’ayant lu que « les contes du barde Beedle » de l’auteure JK Rowling) est évidente. Je ne sais pas ce que tu en penses. Pas mal de balais doivent se croiser, se saluer, se secouer les pucières, comme dans Fantasia, sur les rythmes de l’apprenti sorcier de Dukas.

    Bref: Absinthe baby doll
    Ecoute ses idoles
    Jimi Hendrix Elvis
    Presley T-Rex Alice
    Cooper Lou Reed les Roll
    Ing Stones elle en est folle
    Là-dessus cette Narcisse
    Se plonge avec délice
    Dans la nuit bleu pétrole
    De sa paire de Levi’s
    Elle arrive au pubis
    Et très cool au menthol
    Elle se self contrôle
    Son petit orifice
    Enfin poussant le vice
    Jusqu’au bord du calice
    D’un doigt sex-symbole
    S’écartant la corolle
    Sur fond de rock-and-roll
    S’égare mon Alice
    Au pays des malices
    De Lewis Caroll.

  2. Pour moi, la filiation entre Alice in Wonderland et Harry Potter (dont je dois avouer ne connaître l’univers qu’à travers les films, n’ayant lu que « les contes du barde Beedle » de l’auteure JK Rowling) est évidente. Je ne sais pas ce que tu en penses. Pas mal de balais doivent se croiser, se saluer, se secouer les pucières, comme dans Fantasia, sur les rythmes de l’apprenti sorcier de Dukas.

    Bref: Absinthe baby doll
    Ecoute ses idoles
    Jimi Hendrix Elvis
    Presley T-Rex Alice
    Cooper Lou Reed les Roll
    Ing Stones elle en est folle
    Là-dessus cette Narcisse
    Se plonge avec délice
    Dans la nuit bleu pétrole
    De sa paire de Levi’s
    Elle arrive au pubis
    Et très cool au menthol
    Elle se self contrôle
    Son petit orifice
    Enfin poussant le vice
    Jusqu’au bord du calice
    D’un doigt sex-symbole
    S’écartant la corolle
    Sur fond de rock-and-roll
    S’égare mon Alice
    Au pays des malices
    De Lewis Caroll.

  3. Un pur régal que cette étude sur la hideur à travers le personnage de la duchesse et ses rapports complexes, plus qu’ambigus avec la jeune et belle Alice, entre attraction et répulsion. D’un côté la vieillesse et ses « folles » représentations quasi cadaveriques , de l’autre la jeunesse éternelle, source d’énergie vitale inépuisable !

  4. Quel beau portrait de la laideur ! Et quel beau parallèle avec Elizabeth Bathory, dont vous prenez en partie la défense, pour mon plus grand plaisir… Au sujet de cette dernière, je ne peux que vous conseiller la lecture de La comtesse sanglante, d’Andrei Codrescu, qui montre combien “Erzsébet” évoluait en effet dans un environnement des plus hideux…
    Je vous souhaite une très bonne année 2017, remplie de nouvelles pages amusantes et instructives, et attends votre prochaine pièce avec impatience.

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