Le Père Noël avait une hotte aspirante

– « Voyez-vous, de Saint-Maur, je trouve qu’on ne donne pas vraiment sa chance à ce nouveau gouvernement. »

– « Bah, il enverra des huissiers pour la saisir… »

 

– Si je me prostitue, peut-être que j’aurai assez d’argent pour payer ma drogue ?

Qui n’a pas entendu sa mère, sa sœur ou un membre de sa famille tenir de tels propos ?

Oui, mais voilà, je n’ai rien contre les hétaïres, comme l’ont si bien chanté les poètes (Butin, butin, c’est vachement bien. Arno), mais le problème de la prostitution réside essentiellement dans la concurrence. En effet, si tout le monde se prostitue, les prix baissent. C’est ça le drame. Et voilà qui fait bien le jeu du patronat. Pour une prostituée dédaignée, combien d’autres se pressent à la porte ? Quel levier sur la population ! Imaginerait-on un épisode de « Ma sorcière bien-aimée » où toutes les femmes qui jouent dans le feuilleton s’appelleraient Samantha et seraient des sorcières ? Un peu de sérieux…

Quant à moi lorsque je décidai à mon tour de me prostituer, je rencontrai immédiatement un dilemme : le plus vieux métier du monde, oui, mais pas de guilde, aucune commémoration muséale, pas une once de reconnaissance sociale, très peu d’hommages publics, sans parler du mutisme dans les cours d’histoire et des chuchotis dans les confessionnaux. Quel camouflet pour les travailleurs…

Et ensuite, quelle partie de moi-même allais-je prostituer ? Mes pieds ? J’ai une épine calcanéenne aggravée d’une tendinite chronique. Mes yeux ? J’ai une rétinite séreuse centrale qui me laisse à peine 2% de vision. Mon dos alors ? J’ai une arthrose aigue sur trois disques vertébraux. Mes bras ? J’ai eu l’humérus droit fracturé à deux reprises. Mes mains ? J’ai eu le pouce cassé. Mon cœur ? J’ai 19 de tension. Mon estomac ? On a du m’opérer du cardia. Ma… ? Non, je m’arrête là… ça ne regarde personne.

C’est aussi ça l’apanage de la vieillesse.

De toute façon, c’est bien suffisant pour me permettre d’évoquer J’ai la rate qui s’dilate[1] de Gaston Ouvrard, si habilement reprise dans les aventures d’Iznogoud.

Maintenant pourquoi la drogue, me direz-vous ? Parce que voilà une ressource touristique bien mal exploitée !

La Place Saint-Lambert, par exemple, un des fleurons de notre bonne ville, vestige de la plus belle cathédrale d’Europe (dont on peut encore visiter les fondations), illuminée comme le ferait la foudre dans le noir de l’orage par la terrible figure d’Erard de La Marck, cruel prince-évêque de Liège de 1505 à 1538 et par la silhouette quasi- française de son Palais[2]. Eh bien tout cela n’intéresse plus du tout les estivants.

Ce que veulent les touristes ?  De la drogue ! Et cela, nous en possédons à foison, Dieu merci ! Mettons les vacanciers sur la piste en la rebaptisant finement : place Saint-Tox. Les visiteurs afflueront. Et les rues ? Elles pourraient être un peu plus aguichantes : rue de la Coke ; avenue de l’Héroïne ; boulevard du Crack ; Impasse de la Mescaline… Que sais-je encore ? On paie des cerveaux pour ça.

Et puis, donner des miettes de pain aux pigeons ? C’est d’un ringard. Jetez plutôt un de ces petits pacsons qui seront en vente dans des aubettes agréées (une intelligente version moderne du coreu d’colons.), vous ferez des heureux, et comme la Ville les taxera, vous apporterez une issue à son déficit budgétaire.

Parce que moi, des solutions à la crise j’en ai plein !

Tenez, un autre exemple : après sa généreuse abdication, l’ex-roi Albert s’est plaint de la faiblesse de sa dotation, tout à fait insuffisante pour payer le gaz et l’électricité de son château. Ça vous fait rire ? On voit bien que vous n’avez pas de château.
On imagine ses vaines démarches auprès du pôle-emploi de l’ONEm[3] pour obtenir ses 1134 € par mois (le barème d’un chômeur chef de ménage). On imagine la réponse obstinément négative de l’administration, arguant que l’offre sur le marché du travail pour ce poste est trop rare. On imagine enfin la réaction positive de Bruxelles prête à tout pour engager un souverain qui garantirait l’intégrité de sa région, perpétuellement en danger de flamandisation[4]. Et hop ! Vous avez vu ? En moins de deux, le voici devenu roi de Bruxelles…

Eh bien, mon vieil Albert, on va s’en sortir. Il est simplement temps de mouiller sa liquette. Un peu de volonté, que diable ! Il faut innover. C’est maintenant que ça se passe. Le monde bouge et il bouge vite. Ras-le-bol de la formule Wallon, c’est todi bon. Du nerf Bébert, et l’argent c’est le nerf de naguère. Ah mes amis, l’argent ! Savez-vous le pouvoir de l’argent ? Connaissez-vous l’incroyable jouissance que procure l’argent ? Sa structure cristalline cubique à faces centrées… Son rayon de covalence… Son numéro atomique…

Bien sûr, je sais, Bruxelles n’a pas du tout les moyens de supporter les frais d’une famille royale supplémentaire. Mais écoutez ceci, et vous verrez que ce n’est pas si con :

Il suffirait à Albert d’ouvrir le palais de Laeken au public et de se laisser pousser la barbe. Oh ! pas n’importe quelle barbe bien entendu, une belle et grande barbe blanche trapézoïdale, une barbe comme… comme ?… Léopold Deux, bien sûr !

Ajoutez-lui un grand trône doré, un sceptre, un manteau d’hermine et une couronne en forme d’Atomium et vous verrez : des milliers d’enfants, venus du monde entier viendront se faire photographier sur ses genoux. A seulement 3 € le cliché, c’est la fortune assurée.

Tandis qu’au milieu du parc, l’ex-reine Paola, installée dans une petite camionnette peinte aux couleurs vives du Manneken-Pis, pourrait vendre des gaufres et des pizzas. Quant à l’autre ex-reine Faribola, elle nous préparerait les délicieuses paëllas de son pays… Ah non, zut ! elle est morte. Pas de chance. Ça marchait si bien. Perte alors !

Tant que j’y suis, une autre perte sèche est celle de nos acquis sociaux (qui n’étaient pas acquis finalement), tous aspirés, un par un, par la hotte du père Michel (un Père Noël maléfique). Car quand on a le beurre et l’argent du beurre, on veut le sourire de la crémière et c’est bien normal. Qu’est-ce que ça lui coûte, finalement, à la crémière, de faire un petit sourire, hein ? Un léger relèvement des commissures des lèvres, rien de plus…

Une simple tension des zygomatiques et c’est tout bénéfice : le système parasympathique libère des endorphines, de la dopamine et de la sérotonine.

Chez nos amis reptiles, par contre, la musculature faciale se réduit à l’ouverture et à la fermeture et la peau épaisse est très peu mobile. Avec l’apparition de l’homéothermie, des poils et des plumes, des vibrisses protègent désormais les yeux et les naseaux.
Alors, bon sang ! c’est cette ductilité que l’on attend d’une crémière digne de ce nom, On ne lui demande pas de devenir le chat du Cheshire[5], non ! juste de nous sourire à la façon d’un mutin du Bounty. C’est quand même pas difficile. À moins qu’il ne s’agisse (à nouveau) de la verticalité de certains sourires, vaste sujet épineux sur lequel je me suis déjà abondamment exprimé.

Il est donc tout à fait légitime que notre Premier Ministre déclare :

– « Hahaha, vous pourrez faire toutes les grèves que vous voudrez, le gouvernement ne cèdera jamais ! »

Voyons citoyens, tous à vos barates ! c’est le moment ou jamais de retrousser nos bas de pantalons, de relever nos manches et de cracher dans nos mains. Ce gouvernement, démocratiquement élu, n’est certes pas un gouvernement pour freluquets.

Notez que même s’il a vraiment fait une grosse boulette de comm’, ce type fait gagner un temps précieux à tous les travailleurs. Inutile de perdre notre énergie à organiser de vains mouvements sociaux, mes amis, il suffit de le destituer tout de suite puisqu’il le demande…Ah ben non, c’est déjà la fameuse trêve des confiseurs.

Trêve ?… Brève grève !

Décidément les ouvriers, transformés en bourgeois par le crédit, ont beaucoup à perdre. Et ensuite, comment reprendre la lutte après une pause, le ventre plein de foie gras, en éructant des bulles de champagne ? Wait and see…

Bien. Ça me fend le cœur, mais je vais vous quitter ici[6], non sans vous rappeler que Stendhal ne nous donne pas seulement de judicieux conseils en matière de roulette (Le Rouge et le Noir), mais nous raconte aussi l’ascension forcenée d’un jeune homme friand de beurre, hypocrite et manipulateur… (fine allusion).

Les propos tenus dans cette rubrique n’engagent que leur auteur.

 Georgie de Saint-Maur

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[1] Le titre exact est : Je ne suis pas bien portant. Chanson de 1932.

[2] Erard de La Marck trouve le palais en ruines et confie la construction d’un nouveau au maître bâtisseur Hollandais Arnold van Mulken en 1526. Elle a été achevée à la fin du 16ème siècle. La façade principale au sud a été entièrement reconstruite après l’incendie de 1734 dans le style Louis XIV-Regency sous la direction de l’architecte bruxellois Jean-André Anneessens.

[3] Office National de l’Emploi en Belgique.

[4] Vilain néologisme qui traduit l’appétit de la Flandre pour élargir son Lebensraum

[5] Le chat du Cheshire ou chat qui sourit est un personnage du roman Alice au Pays des merveilles de Lewis Carroll.

[6] Si vous avez aimé cette chronique, retrouvez ma plume à la page 5 de la revue numérique l’Ampoule n° 14, sur le site des éditions de l’Abat-Jour.

5 thoughts on “Le Père Noël avait une hotte aspirante”

  1. Désespoir rime avec espoir.
    Et Georgie de St Maur au travers de son conte de Noël nous fait passer de l’un à l’autre en un tour de phrase.
    Nous sentons nos commissures de lèvres se retrousser, frétiller, s’ouvrir sur un rire franc et gras (cf le foie gras) .
    Merci pour cette tranche de vie enfin je veux dire pour cette franche réflexion enfin j’entends pour cette franche rigolade, bref cette belle franchise.
    En un mot, bravo!

  2. En vue de joindre les deux bouts pour les fins de mois difficiles (mais quels bouts ?) parlons plutôt de « boucler la boucle du Roi » – description plus élégante dans une Monarchie – Albert pourrait se prostituer et vendre diverses substances, maquillé d’une barbe digne d’un philosophe grec, cela ferait très bel effet

    Par contre, si de manière distraite Paola vendait des gaufres de Liège ou des gaufres aux fruits sur la grand place bruxelloise, une révolution inter-régionale serait prévisible. Assurément !!

    Ces commentaires, en particulier le deuxième n’engagent que moi.

  3. comme toujours, Georgie de St-Maur nous fait un récit plein d’humour, de drôlerie, d’anecdotes pour mieux faire ressentir le malaise ambiant en Belgique comme ailleurs. C’est sa façon à lui de nous tenir au courant de tout ce qui est en train de partir en fumée. Bravo et pour l’écriture toujours impeccable mais aussi pour le thème !

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