Le Bestiaire équitable : sixième épisode

Sixièmes analyses

Section 6 : Les poids lourds du règne animal

Cette partie était réservée à la catégorie des plus de 2000 kilos. Aux animaux qui en imposent. Il n’y était question que de pachydermes faramineux, de cétacés défiant le principe d’Archimède, de silures aux proportions invraisemblables, de crocodiles utilisés en maroquinerie pour la confection de tentes de capacité supérieure à 10 places. C’était la section la plus ample du livre. Ces forces de la nature le méritaient bien. Et tout, ici, dans le but d’exalter la vie XXL, était écrit en vers.

Le texte le plus étendu de tout le bestiaire, « La Baleine qui se prenait pour un saumon », était une épopée de plus de 3000 alexandrins, qui narrait l’interminable lutte d’un énorme mammifère marin pour réaliser son rêve : remonter le fleuve. Le texte est aujourd’hui perdu. L’amateur de littérature légère en sera peut-être soulagé.

Pour dire la vérité, de cette section proprement légendaire, dont l’indispensable faisait déjà partie d’un projet primitif, plus ancien que le bestiaire et qui s’intitulait Les Fables du fleuve, presque tout s’est évaporé. Seul un texte subsiste, aujourd’hui, « L’Hippopotame et l’éléphant ». Il convenait donc de le reproduire ici : 

L’Hippopotame et l’éléphant

Un mammouth admirable, et gros industriel,

Profitant que le monde lui appartenait,

Se leva tôt, puis vérifia son matériel.

Au bord du fleuve il contrôlait cent robinets.

Vêtu d’un beau gilet de laine,

Il incarnait l’aisance où la voûte céleste

Devait ce lourd brouillard à sa puissante haleine,

Ainsi que tout le reste.

« Des fois, ô ciel, tu me fais honte »,

Souffla le mastodonte.

Les dents longues, et courbes,

Il marchait dans le sens du progrès,

Dans les ondes, la bourbe,

Il marchait d’un bon pied à grands frais,

Écrasant les roseaux, pilant les papyrus,

Et les lotus, et rainettes en sus,

Sans oublier messieurs les scarabées,

Sur qui sa production eut tant de retombées,

Et qui lui devaient tout : leurs humides chaumières,

Les abondants banquets, de vivre et de s’étreindre ;

En somme d’avoir vu le jour et la lumière,

Et qui venaient encore ici se plaindre.

« J’ai l’oreille assez fine et le raisonnement

Pour rester sourd à ces gémissements. »

Son usine activée,

Il se prit à rêver

D’un cadre calme où produire sa crotte

– À flux tendu –,

Quelque lieu digne, à l’écart de sa grotte

Bien entendu.

En aval du méandre l’eau était profonde,

Il installa céans sa fabrique féconde.

Là paressait un être aux reins solides,

Hippopotame et roi de la finance,

Qui écoulait au lit de l’élément liquide

Ses jours et sa créance.

Il s’émouvait fort peu, vivait en béhémoth.

Mais il vit d’un autre œil, dans les algues dansantes,

Le ballet du bel éléphant dessus les mottes,

Création jaillissante.

« Mon Dieu que faites-vous, monsieur le pachyderme ? »,

Tonna cet aquanaute à notre aérophage.

« À vos activités vous devez mettre un terme.

Imaginez qu’ainsi chez vous je me soulage

Pendant votre repos.

Que diriez-vous ? Et si je place à votre porte

Mon crédit en dépôt,

Attendrez-vous que le vent tourne et vous emporte ? »

L’autre pourtant, s’estimait satisfait

De ce qu’il avait fait,

N’y voyant aucun mal (il était agréé).

Tout au plus, en comptant très large,

Il admettait quelque retard à sa décharge.

Y avait-il matière à maugréer ?

Allons ! D’autre part, il fallait qu’on comprenne :

Une telle industrie ne souffrait qu’on la freine ;

En vivaient les deux tiers du pays sous pression ;

Le plaignant lui-même avait sa commission.

Mais, en dépit d’arguments

Non dénués de fondement,

L’hippopotame, outré, remonte tout le fleuve,

Pour ne reprendre pied qu’où vit son ennemi.

Pour finir, il soumet l’onde à l’épreuve

De sa lourde vessie, emplie plus qu’à demi.

L’éléphant n’a plus rien pour sa défense :

Son adversaire est aquatique

Et dispose d’un gros appareil juridique.

Il est donc débité du prix de son offense,

Avec les intérêts.

Une heure ou deux durant

On lui rend la pareille en polluant le courant

Jusqu’à l’ultime goutte. Il en vient aux regrets,

Mais bien tard : tout acte est tarifé.

Il s’affaisse, au bord de l’eau putride,

Trahit encore un spasme, puis coule, assoiffé,

Dans une ride.

Notre morale, ici, demande du recul.

Car le banquier, pour mettre un terme au contentieux,

Anéantit sans le moindre calcul

Le grand fleuve précieux.

Se dépeupla d’un coup le liquide en cascade ;

Des plus gros jusqu’au moindre têtard,

Qui donc eût pu survivre en cette limonade ?

Pour son compte, on le vit sans retard

Surnageant à l’embouchure,

Sur le dos, en étrange posture.

Et jamais il ne sut

Qu’il n’est pas, ici-bas, de fortune si vaste

Qu’un placement de trop ne dévaste.

Heureux les biens pansus !

Quant à nous, nos habitudes légères

Sont par trop anodines

Pour donner lieu à craindre de vulgaires

Querelles intestines.

Extrait des Fables du fleuve.

Jérôme Pitriol

Best of

Nous fûmes les premiers à quitter notre terre qui, tel un joyau céleste, gravitait dans l’immensité. Les hommes, comme il a déjà été indiqué, ne furent sauvés de l’extinction que grâce à notre intervention salvatrice…

Remerciements

Cet auteur est hautement charismatique. 

Toutes les otaries l’applaudissent en faisant tourner, (tel Chaplin dans son film « Le Dictateur » ) des ballons sur leur nez.

Avec lui, nous sommes dans une perfusion sensationnelle du « Carnaval des animaux » de Camille Saint-Saëns . Nous sommes dans « La Maison qui n’existe pas ». 

Les chèvres se déguisent en chiens, les chameaux en chats, pour mieux passer par celui des points cardinaux de son étonnante rose des vents scientifico-loup-phoque.

Comme on le voit ci-dessus, la plupart de ses fables ne sont pas sans rappeler la « Chanson du jardinier fou » de Lewis Carroll.

Dans un barrissement ininterrompu, notre homme gravit, tel un puissant pachyderme, la montagne que forment les livres bien inutiles de ses rivaux. Une fois au sommet, il brame comme un cerf en rut, face à un pied-de-biche. 

Le triomphe du fameux « Bestiaire » est complet. Les mouches de l’envie jacassent et tombent, percées de part en part par les flèches assassines de ses superbes phrases en velours côtelé.

D’ailleurs, sans mentir, comme sa muse bestiale correspond à sa plume croustilleuse, il est le phénix des hôtes de la Littérature française.

Non, il suffit. 

Ne tournons pas davantage autour du pot. Jérôme Pitriol est carrément une star, une idole, un Dieu !

Acceptez définitivement ce fait, braves gens. 

C’est une épée, un cador, un académicien ad hoc, comme le capitaine de Moulinsart, et, soyons justes, on parlera encore de lui et de son fantastique « Bestiaire » dans mille ans.

Oui, Jérôme, j’ai bien reçu votre chèque et je vous en remercie.

Georgie de Saint-Maur

 

L’Odeur du Bestiaire

— L’hippopotame est-il cet animal placide et débonnaire que l’on dépeint aux enfants dans les contes ?

— Absolument pas. Autant l’homme tue le crocodile pour en faire des sacs de qualité, autant l’hippopotame écrase l’homme uniquement pour passer ses nerfs. Il considère que le fleuve lui appartient – alors qu’il ne sait même pas ce qu’est une frontière –, et tue surtout des Africains, pour des raisons que la science explique assez bien, mais sans s’en faire une règle absolue. Bref, c’est un être imbuvable. Photographiez plutôt les lions, ils sont nettement plus souriants.

Regrets.

Ah ! Comme j’eusse aimé que la nature par un retour de manivelle s’en vienne cirrhoser le foie du gaveur d’oie. Banderiller le dos du toréro. Plumer le fat plumitif. Noyer dans son encre l’écrivain et ses antiseiches. Le faire boire jusqu’à plus soif à la fontaine éjaculatoire des fabuleux fabulistes. 

« J.P. m’a tueR »  hurle Jeandelaf, celui là même qui jamais n’osa s’en prendre aux hippophants – métaphore de nos sociétés métastasées. Fleuves aqueux (oui, je sais, on ne se moque pas des morts, même belge enterré à Saint-Barth…). 

Bon, oui je sais qu’il est facile de se gausser de son prochain quand on a la chance de crécher en amont. Sommets immaculés où l’H2O ne dénature pas le 51. 

J’aurais pu comme notre confrère (que vous sûtes graisser abondamment) vous encenser pour vos libertés langagières, vous faire reluire le caisson qui protège votre admirable « muscle » cognitif… mais admettez que vous me tendez la perche du Nil en dédaignant le R.I.B. que je me suis permis de vous adresser il y a peu. 

Peut-être, ma lettre s’est-elle égarée (aussi permettez moi de renouveler mon envoi. Ce sera le dernier. Sans réponse de votre part, sachez qu’il ne m’en coûtera aucunement de réduire vos pachydermes et autres monstrueux mammifères marin, en animalcules, si ce n’est, au comble de mon dépit, en misérables déchets organiques tout juste bon à amender la terre des jardins ouvriers situés aux abords de nos rocades les plus polluées. À bon entendeur).

Allez, cher Jérôme, il ne sera pas dit qu’au plus profond de moi, je n’en suis pas moins à votre égard, rapport à votre lutte pour la reconnaissance de votre auteur mystère,  admiratif. 

Ci-joint ma conclusion :

Que le dernier homme tire la chasse et se jette dans le remous du siphon rédempteur. 

Et qu’on ne nous parle plus d’un quelconque Salut équitable ! 

Merde !

Serge Cazenave-Sarkis

 

L’Odeur du Bestiaire

— Que peut-on faire pour aider les cétacés, qui souffrent de problèmes de poids ?

— Laissez-les donc vivre leur vie. Le fondamental est d’être bien dans ses baskets. Enfin, disons d’être en accord avec soi-même. Toutefois, en ce qui concerne les morses et les éléphants de mer, qui se traînent sur la banquise, il faut bien admettre qu’ils ne peuvent pas rester comme ça.

Best of

Quand l’homme trébuchait, c’était tout le bestiaire qui chavirait.

Fabuleux !

Il se murmure que la rédaction du « Bestiaire » aurait nécessité des kilomètres de papier recyclé (ce qui, en termes de littérature équitable, serait parfait !), que l’hippopotame et l’éléphant serait un sommet de virtuosité narrative. 

Bien sûr chacun pourra y voir une critique du capitalisme. 

Mais, le texte de cet écrivain, véritable manuel de savoir-vivre et du vivre-ensemble, vaut bien mieux qu’un simple brûlot destiné à bousculer le chaland. 

Rythmé comme les cascades d’Ouzoud  il nous interroge, nous tend un miroir de manière à ce que nous prenions conscience de ce que nous sommes, de notre part d’animalité, nous entraîne bien au-delà des préjugés et de notre ignorance.  

Avec habileté et talent, l’auteur ouvre le champ des possibles tout en ébranlant nos certitudes. 

Il met fin au règne du mensonge et de l’illusion. 

Philippe Sarr 

 

L’Odeur du Bestiaire

— Pourquoi classe-t-on le grand panda parmi les poids lourds du règne animal ?

— C’est une excellente question. Ce noble animal est en fait une exception. Alors que les autres espèces de cette catégorie sont classées en fonction de leur apport énergétique dans l’agro-alimentaire, le grand panda est évalué selon son attractivité dans le secteur touristique, très valorisé de nos jours. Ainsi, si un poulain vaut deux veaux, un bébé panda vaut 500 Tibétains. Adultes. En âge et en capacité de travailler dans l’usine. Voilà pourquoi, même s’il est parfois considéré comme le meilleur ami de l’homme, il trouve ici toute la place qu’il mérite.

Béret bas

Quelle étrange sensation ressent le lecteur de cet auteur en découvrant au gré de ses recherches bibliothécaires ce petit nectar qu’est l’extrait repris ci-dessus. 

Ce bijou de poésie. Cette amusante, mais néanmoins instructive, morale sur le monde financier et bancaire.

Quelle imagination… car il s’agit bien là d’une imagination débordante. 

Il est évident qu’en notre monde « si joli », les financiers et banquiers portent des bérets (basques à ce que l’on m’a dit) qu’ils ôtent avec joie et entrain lorsqu’ils croisent leurs « clients ».

Et que TOUS, du petit épargnant (à partir de 1 €) au milliardaire, TOUS, disais-je, peuvent jouir de la même considération.

Je pense que l’auteur a touché, dans ce nouvel épisode, la perfection.

Minily & Souris

 

L’Odeur du Bestiaire

— Avez-vous des pistes, concernant l’anorexie des vaches sacrées ? 

Les troubles du comportement des ours bipolaires ?

— Ceci n’est pas un livre de développement personnel, vous serez gentil de le noter.

Best of

Si un homme disait vouloir vous parler, il mentait.  Invariablement.

Le questionnaire de Louise Berg (suite)

Comment présenteriez-vous « Le Bestiaire équitable » ?

C’est un hymne à la Justice. 

Un plaidoyer, notamment pour le droit des espèces à s’éteindre dans la dignité. À cet égard, je plains beaucoup le grand panda.

C’est aussi un hymne à la liberté du plumitif, qui s’arroge le droit de rendre lui-même la justice, comme il l’entend, avec la dose de partialité et de mauvaise foi qui l’arrange.

Ce que nous savons

Georgie de Saint-Maur, pour cette section, ne tarit pas d’éloges pour le texte et son auteur. Il avoue toutefois avoir été rémunéré pour cela, mais se tait en revanche sur le montant de ses honoraires, autant par pudeur que pour ne pas éveiller l’intérêt de l’administration fiscale. 

Minily & Souris et Philippe Sarr, tout aussi élogieux, ne parlent en revanche pas d’argent, ou très peu. On ne peut rien conclure quant à leur intéressement dans cette entreprise. Leur réputation d’honnêteté est intacte. Il en va bien sûr tout autrement pour Serge Cazenave-Sarkis, qui avoue à mots à peine couverts qu’il a tenté de faire chanter l’auteur, vexé sans doute par la facilité avec laquelle son confrère avait obtenu quelque chose en demandant poliment.

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