La danse de la réalité

Hommage à l’oeuvre d’Alejandro Jodorowsky

« La danse de la réalité », d'Alejandro Jodorowsky, éd. Albin Michel
« La danse de la réalité », d’Alejandro Jodorowsky, éd. Albin Michel

J’ai marché avec « La danse de la réalité », sur mon ventre, toute une journée. Ce grand livre noir et blanc comme un signe, un enfant, une affiche, un phare, un bouclier, une force offerte… Fantaisie folle, flux fantastique, un jet d’aveux jalonné d’anecdotes qui toutes réveillent la vigueur des esprits libres… J’étais heureuse, profondément heureuse d’avoir relu ce livre, si heureuse que j’aurais voulu le faire lire à tous mes amis artistes, à ma famille, à tous ces gens qui courent dans les rues… 

Non pas qu’il soit d’une qualité littéraire hors pair mais parce que c’est un livre extraordinaire, extra-ordinaire comme l’est le cinéma de Jodorowsky et Jodorowsky lui-même. Suffisamment hors-norme et généreux pour être inclassable, biographie philosophique, essai sur le processus créatif, la libération des êtres, roman de la quête de soi… 

Me promenant avec « la danse de la réalité » contre moi, je me souvenais d’avoir traversé cette même ville quelques années plutôt, en traînant les longues branches d’un saule abattu que je voulais recycler dans la scénographie de mon spectacle. Je n’avais pas trouvé de véhicule disponible à l’heure où il s’avérait nécessaire de les déplacer ; n’écoutant que mon désir de réaliser ce rêve, je nouais d’une corde ces fines branches de plus de 2 mètres qui bientôt balayaient les rues derrière moi et obligeaient les voitures à patienter… Portant ce curieux équipage sous les regards étonnés, je rejoignis le quartier historique de la Chapelle St Roch où se préparait ce qui allait être ma première production théâtrale reconnue par le milieu professionnel… Par cette action aussi pratique que poétique, j’avais eu l’intime et savoureuse sensation de ralentir le temps, de m’y inscrire singulièrement et d’incarner une frange de passé. Botteresse ou paysanne de l’est parachutée dans la modernité effrénée… J’étais cette artiste qu’aucun obstacle ne pouvait arrêter, car désormais les obstacles se muaient en heureux événements, en trait d’union entre le monde et moi. 

Jodorowsky nous raconte des histoires qui en disent plus long sur la réalité que la réalité, telle qu’elle vit, bouge et se transforme, ne pourrait en dire d’elle-même si elle pouvait parler. Mais voilà, la réalité est muette, et qui sait ce qui s’est véritablement passé ? En quoi serait-ce vraiment important de le savoir ? Là se trouve la différence optique entre l’artiste et l’historien, le journaliste ou le flic. Or notre époque a cette fâcheuse tendance : transformant ses créateurs en animateurs culturels ou éducateurs sociaux, elle attend d’eux cette même probité, ce même goût de la vérité. Mais la morale verrouille l’imaginaire, gèle les élans inhérents à la créativité, nécessaires à l’épanouissement des êtres. En outre, il y a une espèce d’indécence dans la « vérité toute crue » que seul l’artiste transcende en poussant cette indécence à son comble et en lui offrant la théâtralité de son regard. Qui pourrait nous obliger à ne croire qu’en ce qu’on voit, à n’écouter que ce que l’on veut bien entendre ? A y rester rivé ? A vivre dans ces ronronnements de productions bienséantes qui ne cassent rien, nous miment révoltes et indignations pour se blanchir la conscience. Qui pourrait nous contraindre à conserver le masque et les œillères qu’on nous a donnés ? A museler nos rêveries? Jodorowsky nous ouvre des portes. Celles des désillusions heureuses, des rêves affreux qu’on apprivoise et d’une réalité que chacun a le pouvoir de façonner. 

Le jour où je me suis baladée avec « La danse de la réalité » rivée au corps, j’apprenais la sortie imminente de son adaptation cinématographique dont, jusque là, je n’avais pas eu vent… Étrange synchronicité. Sorti de mes tiroirs, à l’heure où il me semblait important de rappeler son existence à mes contemporains, ce livre allait connaître une nouvelle vie par la puissance créatrice de son auteur. 

Pour une fois, je pense qu’il serait faux de dire que « le film est moins bien que le livre », il s’avère tout simplement différent. Jodorowsky a bien compris les spécificités intrinsèques de ces 2 médias. Car si le film tire son inspiration du livre, jamais ici il ne s’échinera à courir derrière, il en rendra compte par ses propres canaux narratifs. Ainsi, chaque film de Jodorowsky est une expérience limite tant pour son auteur, ses acteurs que ses spectateurs ; la cruauté flirte avec la poésie, le mysticisme avec le grand guignolesque… 

Le livre de « La danse de la réalité » quant à lui est une véritable épopée humaine, un livre-geste qui nous pétrit les neurones du ventre et dont on ne peut que remercier son auteur d’avoir osé…

Claire Blach

2 réflexions au sujet de « La danse de la réalité »

  1. De toute évidence, Jodorowski nous rassure, et nous dit que nous sommes quelque part sur le bon chemin. Il est ce nécessaire dans notre voyage, tant nos routes sont parfois vides de ces gens qui devraient pourtant les suivre, et son trajet si vivant de ces autres que lui y a croisé.

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