Encore à méditer

Plus haut, sur un balcon isolé, deux Anglaises

Aux faciès osseux, aux jupes écossaises,

Sont droites comme des i, comme des piquets.

J’ai été un peu étonné des réactions (très polies, très agréables mais secrètement blessées) qui ont fait écho à ma dernière Folie[1].

De toute évidence beaucoup de mes lecteurs sont écrivains et le sujet les a touchés de près. De très près.

« Votre méditation sur les affres de l’écrivain m’ont beaucoup parlé, évidemment. Cela me rappelle une fois où, les éditeurs refusant un de mes nièmes romans, je me suis dit : Très bien, puisque c’est comme ça, je vais me lancer dans la littérature commerciale. Sauf que ce n’est, paradoxalement, pas si simple de composer comme Marc Lévy. Donc maintenant, j’écris ce qui me chante et haut les cœurs. (Benoît Patris) »

Tout cela alors même que Benoît est prix Nobel de littérature[2]

C’est vrai que j’ai un peu enfoncé l’aiguille dans le ballon rouge des rêves.

Alors j’ai décidé de mettre un baume à cette désillusion.

Le mois passé, je terminais cette même Folie avec une chanson de Vian. J’ai donc été fouiller dans sa biographie.

En fait, elle m’a appris l’existence[3] de Jean Grosjean, le lauréat du prix de la Pléiade en 1946, avec son livre Terre du temps, qui a soufflé sous le nez de Boris toutes les bougies de ses espoirs plus que légitimes.

Ceux qui connaissent l’histoire penseront que je rabâche mais tous les ignorants me lanceront des mercis.

Après ce cuisant échec chez Gallimard, c’est donc à un tout jeune éditeur, Jean d’Halluin, que nous devons (en partie du moins) l’existence des livres, le regain d’enthousiasme et le terrain propice à l’imagination d’un Boris Vian qui devait se sentir enfin un auteur.

Pourtant les éditions du Scorpion étaient, de prime abord, le type même de l’éditeur pourri que cite Stoni[4] sur son blog justicier.

Boris aurait-il dû refuser d’y être publié ? Boris n’a-t-il pas tout simplement été heureux de trouver une personne qui lui faisait confiance ? Le catalogue du Scorpion, qui mentionnait des livres qui n’existaient pas, aurait-il dû lui mettre la puce à l’oreille ? Le dépôt de bilan de cette maison, en 1969 (alors que Gallimard existe toujours) donne-t-il raison à la lucidité cynique de Stoni, dans le sens où ces publications ne menaient nulle part ?

Raymond Queneau est plus nuancé :

«  … d’Halluin qui est un jeune éditeur, un des rares jeunes éditeurs actuels qui poursuivent leur œuvre en publiant des auteurs qui, je dois dire, sont, le plus souvent, les mêmes que ceux que nous publions aux éditions de la Nouvelle Revue française. »

Je raconte ces anecdotes pour remonter un peu le moral de toutes les personnes qui rêvent (encore) d’être éditées.

Savez-vous que Marcel Proust a du publier Du côté de Chez Swann à compte d’auteur[5] chez Grasset, parce que Gallimard n’en voulait pas ? Savez-vous que Impressions d’Afrique et les autres œuvres de Raymond Roussel n’ont jamais été éditées que par lui-même et toujours chez le même Alphonse Lemerre ? C’est par hasard qu’on a retrouvé des exemplaires de ses livres dans une malle. Idem pour Une Saison en enfer d’Arthur Rimbaud, dont 500 exemplaires furent retrouvés à Bruxelles. Savez-vous qu’un obscur éditeur a proposé à Louis-Ferdinand Céline de le publier à compte d’auteur alors qu’il venait de remporter le prix Renaudot (après avoir manqué de peu le prix Goncourt) ?

Alors, amis lecteurs, si vous sentez poindre le découragement, de grâce pensez à ces quelques exemples…

Attention, n’allez surtout pas croire que je vous pousse vers ce genre d’édition. J’ai cité ces exemples pour vous montrer que même des écrivains très célèbres ont eu très dur d’être reconnus. C’est cela qui devrait vous remonter le moral.

Je pense que le monde a changé. Je pense que la façon de lire a changé. Maintenant il y a la magie de facebook.

Comme les acteurs se nourrissent de bravos, le facebookien (mais dans une moindre mesure) se nourrit de « j’aime ».

Ça ne mange pas de pain et ça fait plaisir.

Mais ce n’est pas tout : Internet transforme les blogueurs en critiques littéraires qui nous font parfois des surprises.

Lewis Carroll avait décidé de ne jamais lire les critiques qui concernaient Alice. Bonnes, elles le gonflaient d’orgueil, mauvaises, elles le mortifiaient.

Roussel, pendant la rédaction de La Doublure éprouva une « sensation de gloire universelle d’une intensité extraordinaire ». Alors que ses insuccès provoquèrent chez lui de véritables crises de délire.

Alors, rude coup pour mon aimable modestie naturelle, lorsque mon éditrice[6] m’a envoyé cette critique dithyrambique de C’est assez dire sur Libfly[7] que je n’hésite pas (malgré le grand danger de gargarisme que je dénonçais dans mon précédent billet) à partager avec vous en toute humilité :

« Les Editions Rue des Promenades viennent de mettre au monde une pépite originale, époustouflante d’humour et de finesse. Décalés ces entretiens le sont !!! vifs, drôles, intuitifs, aussi. L’auteur Georgie De Saint-Maur nous plonge dans 64 pages atypiques, plus subtiles pour celui ou celle qui gratte avec son ongle le mot pour y découvrir un art cru, profane en quelque sorte. Georgie De Saint Maur, en face à face avec John Culard, délivre des essences pures pour le lecteur qui devient ce peintre en décalage : du Mouvement Dodo, au subréalisme (sic), du Programme des projeteurs, ce petit livre est gigantesque.

On ne verra plus un perroquet de la même façon !
«— Oui, alors j’ai pris la tête du perroquet que j’ai retournée sur le sol.
— Que cherchiez-vous à prouver en faisant cela ?
— Je voulais tout simplement que l’on puisse dire : Prenez un objet, retournez-le, c’est un Culard. »
L’auteur amène au fil des entretiens de la gravité et de la force, lorsqu’il fait dire à John Culard que le public est transformé en véritables flashes éclairant le futur pour cautionner l’humanité, on est dans la cour des grands.

De nombreux passages annotés par le lecteur qui a compris combien ces entretiens sont d’un haut niveau intellectuel.

Les pages 62 et 63 sont de purs trésors philosophiques.

C’est une postface intuitive, formidablement reconnaissante envers l’artiste avec un grand A.
« L’artiste avait peut-être enjambé le mysticisme religieux d’un pas de franc-maçon mais il avait posé le pied sur la peau de banane de l’exclusion sociale. »
C’est un opuscule en or que les Editions de La Rue des promenades m’ont envoyé grâce à La Voie des Indés et Libfly. MERCI !!!!! Tout simplement GRAND !!!!! »

Moi qui voulais être fixé et rassuré sur mes choix éditoriaux, je suis servi.

J’ai failli en avaler ma glotte…

Bon, après cette volée de bois vert, nous nous quitterons sur une chanson des Inconnus qui résume bien ma position.

« J’ignore de le savoir
Mais ce que je n’ignore pas de le savoir
C’est que le bonheur
Est à deux doigts de tes pieds
Et vice et versa. »

That’s all folks

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[1] À méditer parlait du monde de l’édition.

[2] http://www.editionsdelabatjour.com/2015/10/benoit-patris-prix-nobel-de-litterature-par-benoit-patris.html

[3] Pardon à sa famille, à ses amis et à ses aficionados.

[4] Avez-vous parcouru le blog de Stoni ? http://stoni1983.over-blog.com/article-les-pseudo-contrats-d-edition-a-compte-d-editeur-a-la-harmattan-68879877.html

[5] L’édition à compte d’auteur consiste pour un auteur à faire éditer ses propres ouvrages par un éditeur qui assure seulement la partie technique de l’édition et de la diffusion, en dehors du choix éditorial proprement dit. C’est donc l’auteur qui paie les frais d’impression et de publicité de son livre. Il reste cependant propriétaire des droits d’auteur et contrôle le nombre de livres édités.

[6] http://www.ruedespromenades.com/catalogue.php

[7] http://www.libfly.com/c-est-assez-dire-julien-couty-georgie-de-saint-maur-livre-1730745.html

3 réflexions au sujet de « Encore à méditer »

  1. J’ai médité. Sur une phrase que vous citez, notamment. Qui dit que la littérature a toujours été un truc ultra-minoritaire. Ayant toujours entendu dire que l’alphabétisation était en nette progression dans nos contrées ces derniers siècles, je déduis de cette assertion que l’alphabétisation n’a guère d’influence sur le nombre de personnes sachant lire. C’est une piste intéressante, mais je n’arrive malheureusement pas à m’en convaincre. Je me demande si, pour que la littérature reste en marge, il n’y aurait pas parallèlement augmentation d’un autre facteur, qui pourrait être, je ne sais pas, mettons un enfumage éditorial incessant (et responsable en partie des émissions de gaz à effet de serre qui nuisent à l’oxygénation de nos pauvres cerveaux).

  2. Ben oui, Rousselle… Queneau… Vian,… Proust… Tout ça n’est pas mal c’est sûr…
    Mais pour ce qui est de faire comme Levy, on ne dit rien.
    C’est pas très grave mais ça ne fait pas complet comme article, je trouve.

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