Décor : deuxième épisode

Deuxièmes analyses

 

L’annonce

« Hors de ce (ceux) que j’aime, tout appartient au décor. »

Le matin même, je l’avais laissée quitter la maison pour aller s’engouffrer dans une berline grise de marque française que je n’avais jamais vue. Un type était au volant. Il paraissait grave. Lui non plus je ne l’avais jamais vu. Elle s’est retournée. Ses yeux étaient humides. Je sais qu’au plus profond d’elle, elle était heureuse. Je crois qu’elle appréciait sa peine. Je n’en avais pas. L’inattendu de l’annonce soudaine de son départ avait déclenché la fermeture immédiate de tous mes sas d’étanchéité. Mon cœur était sec. Ma bouche également, c’est à peine si je pus prononcer une parole – ce que je ne fis.

La voiture s’est perdue au bout de la rue en emportant avec elle dix ans de ma vie.

Serge Cazenave-Sarkis

 

L’envers du décor (Jérôme Pitriol)

L’auteur a admis, au cours d’une émission télé, avoir écrit « Décor » en réaction à son enfance. Enfant, il était contraint régulièrement par un membre de son entourage proche de s’adonner à des loisirs créatifs. Des souvenirs encore douloureux après toutes ces années.

 

Embuscade

Les parois du « Décor » tremblent sous l’haleine des personnages et l’on pense peut-être (un peu) à ce prestidigitateur d’Alberto Moravia [1].

Comme chez ce romancier italien, les critères foisonnent en tous sens, les mascarades se contredisent les unes les autres, les mentalités s’affrontent dans des algarades dont la prolifération contrarie rarement l’intérêt et, finalement, tout l’édifice des protagonistes s’effondre devant le constat d’une aberration.

 

Extrait :

« Par ailleurs, nous ne connaissons des autres décors, ceux qui nous ont précédés, que des ruines ou des vestiges. Nous savons qu’ils ont existé, mais nous, nous ne connaissons que le nôtre. Et rien du futur. »

 

Le monde de « Décor » est résolument dur. Acide.

C’est, comme son classement littéraire l’annonce, un guet-apens [2].

Du point de vue psychologique, le « roman-stupeur  » est le sujet en lui-même, alors que le « roman-embuscade » est la technique pour le présenter.

L’auteur, parfois cynique (son nom de guerre sur les barricades n’était-il pas « crapaud haineux » ?), est d’une franchise totale. On entre dans son univers avec facilité.

On ne se méfie pas de Grippeminaud ou de Raminagrobis [3]…

C’est au détour d’une phrase ou lors d’une chute imprévue que l’on reçoit le coup de bambou.

Cependant, il ne faut pas croire que ce genre de livre aide à vivre. Cazenave-Sarkis défend ses positions, édifie un beau constat, parfois amer, des vicissitudes de la vie, mais il ne parvient pas à nous consoler. Son choix du roman noir corbeau est astucieux et lui convient à merveille, mais (car il y a encore un mais) il n’arrive pas à diffuser le réconfort sucré d’une bonne tasse de thé noir face à la cheminée victorienne [4].

 

Georgie de Saint-Maur

 

L’envers du décor

Mon viatique est léger

J’ai dû en perdre en route

Étoiles filantes

 

La part des anges

Je disais donc, dans ma première analyse, “être ou ne pas être… du décor…”.

Le narrateur – appelons-le Charles, la cinquantaine, charentais, bien dans ses pantoufles, très attaché à sa terre, celle de ses ancêtres, et à sa région, viticulteur et producteur de Cognac, a senti le vent tourner. Celui de l’Histoire, avec un grand h, et de la sienne.

Mais Charles, en bon charentais qu’il est, connaît le prix de cet attachement à un territoire exclusif, à un domaine hérité de ses arrière-grands-parents, et dont la richesse ainsi que la notoriété (vous aurez deviné qu’il s’agit de la Grande Champagne) ont depuis longtemps franchi les frontières de l’Hexagone.

C’est donc les yeux humides qu’il regarde partir Sandrine, la femme de sa vie maintenant femme d’une autre vie.

L’écrivain met ici en scène deux modes “d’habiter” distincts. L’un, traditionnel, basé sur un ancrage géographique unique, l’autre, pluriel, sur la mobilité (j’évoque cela dans mon roman “Tagada”). Autrement dit l’un monotopique, l’autre multitopique. Et ce sont ces deux modèles “d’habiter” qui fondent la carte mentale des personnages du roman.

On dira de Charles qu’il est “un”, géographiquement parlant, de Sandrine qu’elle est géographiquement “plurielle”. Le premier est ainsi attaché à un seul lieu, celui qui l’a vu naître et le verra vraisemblablement mourir, la seconde à plusieurs.

La voiture, en tant que moyen de transport favorisant cette mobilité, joue ici un rôle considérable. Elle est l’élément (comme dans un road-movie) qui permet de passer d’un décor à un autre. Souvent perçue comme vecteur de séduction, un lieu fait pour les amants, elle est l’antithèse de l’attachement exclusif.

Séverine faisant l’annonce de son départ est « sociologiquement correct ». Nous savons que les femmes sont toujours les premières à partir…

Philippe Sarr

 

L’envers du décor

Seuls, les hommes chassés iront dans les étoiles.

  

Un auteur étanche ?

Il y a ce qu’on aime, et ce qui nous laisse indifférent. C’est le point de vue de Cazenave-Sarkis, semble-t-il.

Le point de vue de ses personnages en tout cas.

Un confrère note que « l’auteur […] ne peut absolument pas être comparé à ses personnages » (voir la première analyse du « Décor »). Ce n’est pas si sûr, à notre avis.

Ce qui semble clair, en revanche, c’est l’existence d’une réflexion sur la littérature et sur la vie conjointement, que notre auteur amorce dès l’incipit et mène tout au long du roman jusqu’au point final.

Chaque personnage, dans le livre, et chacun dans la vie, sépare le monde en deux : ce qu’il aime d’un côté, et le décor de l’autre. Les sentiments, et le matériel. La vie, et la littérature.

Pour un auteur, la littérature c’est le décor. On ne peint que ce qui se peint. Les sentiments ne prennent toute la place que dans la vie. Dans l’œuvre, il faut chercher entre les lignes. À la loupe. Dans les interstices. Quand il y en a.

Chez notre auteur, on aperçoit les interstices. On ne voit pas nécessairement ce qui s’y cache (d’autant que la vue peut avoir baissé sensiblement ces derniers temps), mais on devine bien qu’il y a quelque chose.

On sent clairement la volonté, chez notre auteur, de s’ouvrir un tant soit peu aux émotions :

« En emportant avec elle dix ans de ma vie… »

Rien à voir avec ce personnage, pour qui s’opère « la fermeture immédiate de tous mes sas d’étanchéité » (signalons au passage que cette phrase est l’une de celles qui, dans l’œuvre, fait office de clé de voûte).

Rien à voir entre l’auteur et son personnage, équipé, lui, pour la lutte contre les agressions extérieures.

Rien à voir entre les deux…

Qui avait raison, tout bien réfléchi ?

C’est notre confrère…

Jérôme Pitriol

 

L’envers du décor (Georgie de Saint-Maur)

« Décor » n’est qu’une situation, une causerie autiste, un piano désaccordé.

Son auteur est un façonnier qui travaille aussi le dimanche.

 

Mérule

Il pleut et ça n’en finit pas !

Ma gouttière (cassée) laisse pénétrer l’eau dans le mur. J’ai ainsi la désagréable double vision de son désagrégement et de sa moisissure.

C’est un peu comme ça que je ressens le « Décor » de Cazenave-Sarkis, il s’effrite et pourrit.

Les champignons, parfois spectaculaires, qu’il laisse se développer n’enlè-vent rien au sordide, bien au contraire.

Tout ce qui appartient au « Décor », c’est surtout ce qui ne le concerne pas lui. Peut-on imaginer position plus égocentrique ?

Et pourtant si c’était lui qui tenait la solution ?

Une vie éphémère, soyons-en sûrs, est insupportable si on commence à s’intéresser aux vies éphémères des autres. Ils ne nous apportent rien d’autre que leurs angoisses similaires.

Allons-nous pour la cause nous réfugier dans une impossible religion ?

 

Extrait :

«  Il faisait chaud, le soleil brillait comme en été, alors que nous n’étions qu’en mai.

En mai, fais ce qu’il te plaît, a dit le Seigneur…

Je remontai mon col roulé. »

Cet auteur aime nous coincer, d’abord en nous plongeant, comme Claude, dans le louche, puis dans l’inattendu.

Lou Salomé

 

Le questionnaire de Louise Berg (suite)

Comment définiriez-vous votre rapport à l’écriture ?

Obsessionnel. Entre la bèche et le burin.

 

[1]Définir Moravia

[2]Voir le film the getaway de sam peckinpah

[3]Définir

[4]Fine allusion au « Gros secret ».

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