À méditer

— « Je suis écrivain. »

— « Hahahahaha ! »

Pas envie de faire l’appel aux morts. Pas envie de parler de ces pauvres femmes agressées qu’on essaie crapuleusement de faire passer pour des allumeuses.

On ne va pas s’énerver, je vais parler de l’écriture et de la blogosphère.

Quand on pense être un écrivain et qu’on se balade un peu dans les blogs des autres écrivains, on tombe parfois sur des articles qui recensent 14 bonnes raisons pour un écrivain de tenir un blog.

Du coup, je me suis dit que c’était super bien pour moi, puisque j’avais ma série de Folies des glandeurs chez Bozon2x (youpie). Mais les articles ajoutaient que pour que ce soit réellement intéressant pour un écrivain de tenir un blog, il fallait créer des contacts forts avec son lectorat au travers des commentaires.

Et là je me suis dit :

— Zut, et moi qui ne réponds jamais aux commentaires.

C’était déjà mal barré.

Du coup, pour me faire des amis, j’ai surfé et comparé tout un tas de blogs d’écrivains, en me disant que j’allais poster de temps en temps un petit commentaire sympa.

Eh bien ce n’est vraiment pas facile, la plupart du temps c’est un étalage d’autosatisfaction plutôt inintéressant : liens vers des articles élogieux, liens vers des émissions de radio apologétiques… On se demande si ces écrivains ont vraiment besoin de nos commentaires. On dirait presque qu’ils se suffisent à eux-mêmes. Mais bon, ne soyons pas trop lapidaire. C’est normal qu’ils parlent de leur travail.

De tous les blogs examinés, un seul est ressorti, méchant comme un coup de poing dans l’estomac : le blog d’un certain Stoni[1].

Je n’ai jamais lu autant de mauvaises nouvelles pour tous ceux qui espèrent un jour être édités.

Arnaques pour voler les droits, fausses maisons d’édition, éditeurs incompétents ou aux moyens trop modestes pour faire ce métier, lectures des manuscrits minimalistes, tyrannie de la ligne éditoriale toujours mal définie, tyrannie des directeurs de collections, des libraires. Sans parler de la désaffection du public qui ne lit plus (ou presque) que Merci pour ce moment de Valérie Trierweiler[2].

Sous le couvert de l’anonymat, l’auteur nous révèle avec humour tout ce qu’il aime et tout ce dont il se bat les flancs, allant même, si on le pousse un peu, jusqu’à transformer le topinambour, cher à Bruno Léandri, en juron.

Franchement abrasif.

Mais il n’est pas le seul à se vouloir hyperréaliste, les éditions Tristram[3] nous livrent également une analyse sévère :

« La psychologie de l’auteur contemporain est massivement rythmée par la reconnaissance. Les écrivains ont du mal à comprendre que la littérature est – et à toujours été – un truc archi-minoritaire. Si tu prends les chiffres de vente réels des auteurs du milieu du siècle passé, tu te rends alors compte que des livres séminaux, cultes et toujours lus, oscillaient entre 1 000 et 2 500 exemplaires vendus. C’est-à-dire précisément les mêmes chiffres qu’aujourd’hui. En gros, lorsque seulement 600 personnes passent en caisse avec ton livre, c’est désolant mais tout à fait normal ».

Ou bien encore :

« Eh bien, il y a énormément de livres qui se vendent à moins de 500 exemplaires, tous éditeurs confondus. De Gallimard à Grasset en passant par P.O.L. Et dans ces livres-là, beaucoup ne dépassent pas les 250 exemplaires vendus. En fait, ce n’est pas rare qu’un livre se vende à moins de 100 exemplaires. Ce qui signifie dans ce cas que tu en mets un petit millier d’exemplaires en librairie, que tu as 0 réassorts et 90 % de retours. Ton livre à ce moment-là, il est mort. Il sera pilonné et ne paraîtra jamais plus ».

Mais heurtons-nous encore un peu avec ce type coiffé d’un sac en papier. J’ai lu tout cela pendant trois nuits d’affilée, comme un mec déshydraté qui peut enfin se désaltérer. Tous ses conseils, toutes ses embrouilles avec des maisons d’édition avariées, presque tous les posts intéressants de ses lecteur(trice)s qui le prennent pour un valet en exigeant des services qu’il se défend de rendre.

J’ai tout dévoré en ne pouvant réprimer, hélas, une moue quelque peu désappointée.

C’était tellement bluffant (comme on dit quelque part).

Non, cruellement, l’édition ce n’est vraiment pas pour nous les copains.

Et puis je me suis raisonné, car, après tout, je suis le fondateur du Mouvement des Optimistes Incurables : il reste le plaisir.

Le plaisir d’écrire, comme ça, parce qu’on aime bien.

Parce qu’on est heureux quand on le fait.

Et ça, ça nous appartient pour toujours.

Quand j’ai commencé à être édité, je ne me suis pas dit :

– À nous les petites Anglaises !

Je n’ai jamais tablé sur une grande réussite financière.

J’étais seulement content de voir que quelqu’un m’avait fait confiance. Et que, oui, bien sûr, moi aussi j’avais fait confiance à quelqu’un.

De là à vivre de ses royalties, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Mais ici, en 2016, je me dis que ce que j’ai c’est toujours ça.

Face à une vision ultrapessimiste (et probablement lucide) je garde le moral.

J’ai été dessinateur[4] et j’exposais partout : dans les cafés, les sandwicheries, les restaurants, les glaciers.

Je vendais régulièrement, mais un peu à la façon d’Egon Schiele[5], pour des sommes que même des chômeurs savaient me payer. J’étais même un tout petit peu connu dans ma ville. Oh, non pas des galeristes et autres marchands de tableaux, mais des gens tout simplement.

Mon meilleur souvenir c’était le plaisir de créer et d’organiser ma vie autour de cette création.

Pourquoi ne pourrais-je pas agir de même avec mon écriture ?

Je ne prétends pas que ma solution conviendra à tout le monde.

J’accepte et essaie d’affermir ce qui semble être mon lot. Un morceau de chance comme dirait Jolitorax[6].

Voilà, je terminerai avec une chanson de Boris, cet écrivain que mon adolescence a tant aimé.

« On n’est pas là pour se faire assommer.
On est mort, il est temps qu’on rigole.
Si vous flanquez les ivrognes à la porte,
Y doit pas vous rester beaucoup de monde. »

Pour aujourd’hui, c’est tout les amis.

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[1] http://stoni1983.over-blog.com/

[2] Ce livre a été tiré à 600 000 exemplaires.

[3] http://www.vice.com/fr/read/fin-de-la-lecture-en-france-203?utm_source=vicefbfr

[4] The Draughtsman’s contract.

[5] Egon Schiele était un talentueux peintre autrichien, fin XIXème et début du XXème siècle, auquel je ne me compare pas, mais à qui il est arrivé de brader des dessins pour une bière.

[6] Jolitorax est un personnage de l’album Astérix chez les Bretons.

2 réflexions au sujet de « À méditer »

  1. Oui créer et vivre au rythme de ses personnages. Vivre à travers eux, rire avec eux. Mais aussi, découvrir les textes d’autrui et sourire,rire ou pleurer. C’est la magie des mots et l’art du magicien et tu en es un Georgie, un vrai conteur. Alors simplement merci.

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