Commentaires sur un portrait d’homme

Je ressens le besoin d’exprimer quelques commentaires personnels à propos du portrait d’un homme gravé sur cuivre par Albrecht Dürer en 1513 et connu sous le titre : Le Chevalier, la mort, et le Diable.

Les sept qui le composent font en effet, je pense, un et un seul, lequel pourrait être chacun de nous. Regardons bien… D’abord il y a deux chevaux, allant à la même allure, l’un portant le cavalier, l’autre la Mort qui est la sienne, chevauchant à ses côtés. Nous sommes déjà là quatre. Puis nous avons le Diable. Puis nous avons le chien et la salamandre. Avec ces trois là nous avons le sept constitutif de l’unité qui en soi est le Chevalier annoncé dans le titre de la gravure.

La salamandre nous invite à une lecture palindromique. Apparemment ce Chevalier reviendrait d’une croisade, probablement de Terre Sainte, potentiellement de Jérusalem. Il vient donc de l’Orient et se dirige vers l’Occident. Il vient d’où le soleil se lève et va vers où le soleil se couche. Vers sa propre nuit. Il va donc, semble-t-il, à rebours, à contresens des langues occidentales dextroverses qui s’écrivent et se lisent, comme vous le faites en ce moment, de la gauche vers la droite. Je me rappelle un documentaire dans lequel Agnès Varda expliquait l’effet intérieur ressenti à la projection de son film Sans toit ni loi par le fait que ses nombreux travellings se déroulaient de droite à gauche, dans le sens inverse de celui dans lequel nous sommes habitués à lire en Occident. La salamandre, elle, écrit le destin en sens inverse, mais, s’agissant d’une gravure, dans son original et si, comme lorsque nous contemplons notre reflet dans un miroir nous nous imaginions à la place du Chevalier… Dans quel sens vont-ils ? Dans quel sens allons-nous ? Un autre monde est à reconstruire à chaque relecture. Alors peut-être vaut-il mieux en rester là et laisser en taire chacune des six autres instances que l’image diffracte, et se contenter de n’avoir évoqué ici que la salamandre.

Cette question de la possible ou impossible réflexion d’une hypothétique réalité du monde par le langage se pose depuis l’invention du signal découplé par l’Homo erectus il y aurait approximativement deux millions d’années : une stratégie cognitive pour communiquer auprès de ses semblables une information sur un fait qui est hors de leur champ visuel. L’invention du signal découplé marque la distinction au sein du monde de deux mondes : celui des choses qui nous sont visibles, et celui de ce qui nous est invisible. Dans un sens elle initie au sein de l’espèce une pensée symbolique. Mais avec le signal découplé quelque part une diablerie s’est glissée comme un serpent dans la langue. Les mots se définissent dès lors par d’autres mots comme un serpent qui se mord la queue. Ce faisant le langage se referme sur lui-même et nous enferme dans son propre monde comme dans un jardin clos. Le langage qui est celui avec lequel nous pensons le monde est la clôture qui inscrit la séparation entre le jardin et la forêt. Or, le jardin est luxuriant, mais la forêt giboyeuse.

Les forces telluriques qui nous bouleversent le plus profondément sont celles que nous attribuons spontanément au céleste alors qu’elles tirent manifestement leur puissance des tréfonds de notre nature animale. Pensons au cavalier et à sa Mort et à leurs montures.

La Mort qui avance au même pas que nous serait alors, semble-t-il, la seule issue pour s’échapper du langage et de ses diableries et c’est peut-être pourquoi nous cheminons de compagnie avec elle, résignés dans notre armure de mots. Mais ici justement l’image gravée désincarcère du langage cet homme là, et qui lui, va dans un bel ensemble, malgré sa tristesse. Cette gravure de Dürer est en quelque sorte les armes parlantes* de notre espèce animale. Ses larmes parlantes.

Lorenzo Soccavo

* En héraldique, on appelle « armes parlantes » les blasons dont des figures expriment le nom de famille de leur détenteur sur le système du rébus, rébus par ailleurs à l’origine de l’invention des écritures grâce à la découverte des homophonies : des graphies différentes s’exprimant par un même son et qui allaient donner aux hommes l’idée de représenter des mots par des dessins d’objets sans autre rapport entre mots et dessins que leur prononciation identique.

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