La folie des glandeurs

File ou passe

— À présent que nous sommes entre hommes, nous pourrions en profiter !
— En profiter pour faire quoi ? Vous comptez comparer la taille de nos engins ?

L’École des jours, 1972.

Eh oui, amis lecteurs, tout comme dans Al Crane au Mexique [1], le moment est venu de montrer qu’on en a dans le pantalon.

Restons (le temps de quelques paragraphes, je vous rassure) dans cet humour goguenard et cynique…
Dans une société où le guide suprême devient progressivement le guide qui fait ce qu’il peut, s’allier aux Chinetoques comme le prône la gauche ou aux Ruskovs comme le propose la droite, servira surtout à persuader les Amerloques que nous sommes des traîtres et qu’on ne peut pas se fier à nous.
Ce n’est pas très grave puisqu’ils le pensent déjà, mais même ces hypothétiques nouveaux alliés jugeront secrètement que nous sommes des faux-derches.

Quant à nous cuirasser à 27 en deux minutes ?  Adieu Berthe !
La solidarité des travailleurs indépendants, j’ai déjà donné !

Non.
Si nous voulons impressionner favorablement le Père Ubu et son armée invincible, nous devrions peut-être, nous aussi, arraisonner des tankers fantômes.
Disons : au moins ceux qui défilent dans nos eaux territoriales, en tout cas.
Mais bon, pas de chance, c’est justement la marée basse.

Alors, le mieux sera probablement nous contenter de rester des consommateurs. Car, jusqu’a preuve du contraire, les marchands ne tuent jamais leurs clients.

Blague dans le coin, le pouvoir d’imprimer du papier, en faisant croire aux autres qu’il est précieux, ne dure que tant qu’ils auront confiance.
Le contrôle par la loi du plus fort, si chère aux empereurs romains, n’est pas forcément le synonyme du couteau le mieux aiguisé du tiroir.
Mais, à rebours, une société qui éliminerait les plus forts pour éradiquer la brutalité, sombrerait inéluctablement dans une impasse génétique.

Ce monde où les humains ont permis aux plus faibles d’entre eux de survivre, dégage une aberration par rapport aux lois de la nature.
C’est a priori une artificialité.
Les forts ne s’embarrassent jamais des chétifs.
Cela n’a jamais existé nulle part.
Et nous n’avons, sur cette planète, aucune espèce au choix équivalent sur laquelle nous pourrions prendre exemple.

Mais, par contre, nous avons des aboutissements !
Et Stephen Hawking en est un.
Si nous avions scrupuleusement obéi à la compétition naturelle, nous ne saurions absolument rien du moment de la définition particulière [2]; ni de ses 0,84 de surprise…

Le Démon de Laplace (et sa représentation d’un Cosmos prédéterminé qui offre, tout comme un jeu de cartes, une panoplie de réponses face à des stimuli) s’est évanoui.
Le joug de cette notion que nous appelions « hasard » alors qu’il s’agissait du résultat d’une série de calculs, que nous étions incapables de faire, a été ébranlé.
Bientôt tous ces concepts n’existeront plus pour nous avec la même importance.

C’était un univers rationnel (où on se réveille au même endroit que celui où on s’était endormi), préexistant et sans issue, que nous traversions en dévidant notre écheveau du temps accordé.
Mais à présent, au lieu d’avancer vers lui, tandis qu’il se révèle à nous, nous avançons avec lui sans que rien ne soit écrit d’avance.

Les gens naissent et meurent sans comprendre pourquoi ils ont vécu. Et faire des enfants semble être une mise un abyme tout aussi effrayante qu’une absence de réponse.

Je fais mon malin, mais qu’est-ce que je crois savoir, me demanderez-vous ?
Eh bien, que pour la première fois dans une compétition, il n’y aura pas de podium ; et qu’on ne sera jamais au courant d’une reconnaissance posthume, car avec notre mort toute conscience du réel connu s’arrêtera.
Ça peut paraître désespérant.

Mais pour ceux qui arrivent à le concevoir et à l’accepter, c’est une bonne occasion de transformer sa vie (bon, je dis ça, je dis rien).

Le pape Jules II était un sacré rigolo et ne croyait probablement pas aux dieux  ; mais il est certain qu’il croyait au pouvoir de la foi pour nous garantir une lucidité.

Le monde de demain n’est pas le monde d’hier.
L’humanité ne pourra pas persévérer dans une foi générée par la peur ou par des serments.
Une telle foi (qui autrefois faisait la force des Croisés, par exemple) ne tiendra pas face à la désintégration moderne.
Face à l’arme atomique (ou à ses avatars, sans doute plus dangereux encore), une nation fanatisée par la promesse d’une vie après la mort, forgera des combattants volontiers kamikazes et se portera, en quelque sorte, candidate à être sacrifiée.

Le moment est venu de choisir entre une vertu qui escompte la récompense d’un bonheur procrastiné (utilement suggéré par des religions) et une morale instantanée, inhérente aux humains et complètement dirigée vers un progrès immédiat et énergique dans le bien.

Nous arrivons à un tournant où il sera impossible de faire coexister ces deux visions de la probité.
Si l’on se contente de cases déjà cochées, sans les avoir choisies nous-mêmes, ce n’est peut-être pas par là qu’il faut chercher.

La Chine a réduit ses avoirs de 1300 milliards de dollars à 800 milliards.
Ils dépendaient de la perception et de la confiance.
L’or est une richesse réelle et tangible qui ne dépend pas de la bonne volonté d’un gouvernement.

Il en va de même pour notre empathie.

Voilà j’arrive au bout, amis lecteurs.
J’espère ne pas vous avoir cassé les pieds.
Nous nous quitterons cette fois avec l’archange Gabriel et ses compagnons de la Genèse :

« And so with gods and men
The sheep remain inside their pen,
Though many times they’ve seen the way to leave. »
[3]

Je vous remercie pour vos nombreux envois d’e-mails sur Messenger, et pour vos commentaires pertinents et toujours intéressants sur le site de Bozon2x.

Ma prochaine Folie traitera de tous les arcanes mystérieux des Galeries d’Art.

Vous m’avez demandé dans le « courrier des lecteurs » de vous tenir au courant des mes nouvelles parutions : le 1er tome des Excentriques volontaires va sortir à Paris.

Merci pour toutes vos marques d’intérêt et, bien entendu, pour vos bons vœux.
Je vous souhaite, moi aussi, une belle année.

Georgie de Saint-Maur

[1] Al Crane est une bande réalisée par Alexis (Dominique Vallet) sur un scénario du sulfureux Gérard Lauzier.

[2] Un photon vit dans un état de fluide qui suit des lois quantiques connues. Mais il se décide à devenir une particule au moment précis où on l’observe. Avant ça il est les deux à la fois. Il n’y a pas d’équivalent dans notre conception rationnelle.

[3] (+ ou -) Et alors avec les Dieux et les hommes
Les moutons restent à l’intérieur de leur enclos,
Bien que plusieurs fois ils aient vu comment en sortir

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