Le Bestiaire équitable : premier épisode

Premières analyses

Volet « sciences & nature ».

L’Homme apparaît en creux par l’étude du reste du règne animal.

Introduction aux analyses

« Le Bestiaire équitable » naquit d’une nécessité. Destiné à rendre justice aux animaux, c’était un livre réfléchi. 700 pages. Sa mission était de réhabiliter des espèces maltraitées, ou déconsidérées à tort, tout autant que de condamner, avec la fermeté requise, celles qui méritaient de l’être, pour une raison ou pour une autre.

Le livre n’a jamais été publié officiellement. Les éditeurs considéraient à l’époque que le seul animal crédible était le grand panda et qu’il convenait de réécrire une version qui lui soit exclusivement consacrée. Le bestiaire a donc circulé un temps sous le manteau, rarement dans des versions satisfaisantes, il faut l’admettre, et la plupart des textes qui le constituaient – on le déplorera peut-être – sont aujourd’hui perdus.

Pour quelle raison ?

Négligence ?

C’est plus simple que cela. L’auteur vivait dans une région où l’hiver est rigoureux, et disposait, dans son humble chaumière, d’une cheminée fonctionnelle, mais paresseuse à l’allumage, qui demandait de considérables quantités de papier.

Le présent cahier est ouvert à tous, aussi bien à ceux qui veulent donner une critique de cet ouvrage ou un avis – qu’ils en aient lu un morceau ou qu’ils aient eu la chance d’y échapper – qu’à ceux qui, ayant connaissance de certains dossiers, souhaiteraient se faire accusation ou défense d’une bête ou d’une autre.

Cet espace n’a cependant pas vocation à être exhaustif. Pour que le lecteur se rende compte, rien que chez les papillons, on dénombre plus de 120000 espèces différentes. Il sera donc toujours possible, par souci de concision, de faire une légère entorse à la notion de biodiversité, et de mettre tous les chats dans le même sac, tous les crabes dans le même panier.

Section 1 : les insectes

La première partie du « Bestiaire équitable » était consacrée à nos amis à 6 pattes.

Les fourmis, les termites y étaient salués bien bas pour leur inventivité. Pour leurs compétences en architecture et en maçonnerie, déjà, qui leur permettent de bâtir des complexes originaux et fonctionnels, où les malfaçons, rares au demeurant, sont toujours corrigées dans la journée, et ce sans jamais faire l’objet d’aucun contentieux. Mais aussi – et surtout – pour une valeur comportementale assez déroutante, qu’ils ont imaginée et qui nous est à nous jusqu’à présent étrangère : la solidarité. Les fourmis portent la charge trop lourde de leur voisine en difficulté pour le bien de la collectivité. Un phénomène tout à fait étonnant.

Certains insectes, réputés nuisibles, invasifs parfois, bref indésirables, y étaient réhabilités, par un simple retournement de perspective. Un court extrait du bestiaire, récupéré au dos d’un vieux ticket de caisse au bisphénol, nous donnera une bonne idée du procédé : « Prenons la chenille, qui nous dévore nos récoltes, par exemple. Une fois que nous avons compris, de notre côté, comment la cuisiner, tout s’arrange. On ne parle plus de ravage, mais d’élevage. » Et le bestiaire n’hésitait pas à se faire livre de recettes culinaires quand c’était nécessaire.

Les abeilles occupaient bien sûr dans cette section une place de choix, et leur difficulté de vivre avec leur époque y était l’occasion d’une discussion mesurée, pesant sans parti pris tous les aspects d’une situation complexe, où les acteurs sont nombreux, sur le sujet de l’utilisation des pesticides dans l’agriculture et autres cochonneries qui veulent nous tuer.

Le livre n’était pas non plus exempt de critique sociale. Les araignées y étaient dénoncées avec vigueur. Pour leur non-conformisme d’abord – ces 4 paires de pattes notamment, qui posaient gravement problème dans notre classement. Ensuite parce que, s’installant en masse dans les coins et les recoins de nos habitations, sans toujours y avoir été clairement invitées, ces tisseuses laissaient et laissent encore régulièrement passer les moustiques entre les mailles de leurs filets.

Ce qui n’est pas acceptable.

Jérôme Pitriol

L’Odeur du Bestiaire (Georgie de Saint-Maur)

Tant va la ruche à l’eau qu’à la fin elle met un maillot.

Best of :

J’ai plus d’un humain dans ma gorge (parole de chat) !

L’imposture

Le jour où je reçus de la part du Muséum d’Histoire Naturelle l’offre « officielle » de bien vouloir sursoir, avec d’autres émérites de ma connaissance,  à l’analyse du « Bestiaire équitable » qu’un certain Jérôme Pitriol leur aurait déposé,  je ne pus y croire.

Le propos, la méconnaissance des sujets, la forme même du mémoire, jusqu’à son phrasé scolaire, pour ne pas dire enfantin… tout, absolument tout, me fit immédiatement penser à un canular.

La question maintenant était de deviner qui pouvait bien en être l’auteur. Quelqu’un de ma famille ?

Un de mes enfants ?

Un ami ?

Un de mes étudiants en mal de vengeance suite à une observation qui lui aurait déplut ?

Je tournais autour de l’affaire, lorsque je décidai (au diable mon temps compté, mes décorations et le prestige de ma fonction) de m’accorder un peu de détente et de rentrer dans son jeu.

Comment allais-je procéder ?

Suivre le cheminement de cet étrange ouvrage ?

Bienfaits – Nuisances – Opportunités. Ou bien, ne pas faire cas de cet inventaire et me précipiter, ma jeunesse retrouvée, goguenard, dans un flux d’affirmations fantaisistes et contradictoires ?

J’avais quelques jours devant moi, il faisait beau, ma merveilleuse hôtesse préparait les Ti-punchs comme personne… je choisis la deuxième solution.

En découvrant, le mois suivant, les observations de mes éminents confrères, c’est avec joie que je pus constater qu’aucun n’avait perdu de sa verve jubilatoire. (Nous savons plaisanter au 57 rue Cuvier.)

Serge Cazenave-Sarkis

L’Odeur du Bestiaire

Dans quelle rubrique peut-on placer les poux ?

Les poux ne peuvent être fixés à aucune place précise d’aucune classification. Par définition, en effet, le pou saute d’une tête à l’autre. On le trouve en général où on ne l’attend pas.

Best of

On n’a pas deux têtes : une pour les animaux, une autre pour les humains. On a une tête ou on n’en a pas !

(Le corbeau)

L’Odeur du Bestiaire (Georgie de Saint-Maur)

Brichemer, le cerf, cherchait en vain le veau.

Qui veut voyager loin ménage sa monture.

Et c’est là une question qui fait sens.

Où veut nous emmener Pitriol ?

Descendre de notre condition humaine vers la foire à bestiaux ?

Que nenni, Pitriol veut élever notre esprit et nous faire comprendre l’effet papillon.

« Certains insectes, réputés ravageurs et donc très indésirables, y furent réhabilités, par un simple retournement de perspective. La chenille, qui nous dévore nos récoltes, par exemple. Une fois que nous prenons conscience, de notre côté, de comment la cuisiner, tout s’arrange. » indique Pitriol

Et soudain tout prend sens.

L’homme et sa relation à l’insecte chavire !

Adieu mouches, moustiques, papillons,

L’homme tournant vers ses amis un œil conquis

Se régala de ces fourmis !

Le récit en « live » en fut fait : on l’appela « fameux fumet ».

Et tel l’effet papillon brillamment chanté par Babar et repris, depuis peu, par un certain Delarivière méconnu du grand public (excusez du peu) :

« Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes : tous les insectes du monde sont à nous. Réjouissez-vous ô nos papilles gustatives, un nouveau mets vient vers vous. »

Minily & Souris

L’Odeur du Bestiaire

La mante religieuse, dont la femelle mange le mâle, peut-elle être considérée comme un insecte féministe ?

Pas vraiment. La femelle ne dévore le mâle qu’après l’accouplement. Jamais avant. Ce qui signifie qu’elle a terriblement besoin de lui. Et puis, entre nous, elle lui évite de souffrir pendant des années. C’est mieux.

Best of

Le jour où l’on comprendra qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires. (Attribué à un certain Cyrulnik)

Oups, j’ai glissé Noodles [1]

Nouvel Ésope, notre fabuliste nous entraîne dans le bestiaire du diable…

Vous savez ce bestiaire où on se déshabille avant la gymnastique. Vous souvenez-vous du parfum des bestiaires ?

Les douches où le prof mettait d’abord l’eau chaude puis l’eau froide ?

Notre auteur, gavé de sophismes, engourdi de périphrases, frappé dans la nuque par le qu’en dira-t-on des encyclopédistes, perverti par les dommages et intérêts des familles d’insectes flouées et conspuées, fermé comme une huître, saccagé comme le furent les murs de Carthage, enroulé comme une feuille de hachis dans des branches d’asperges, crucifié sur l’autel Georges V… Ah zut, je ne sais plus ce que je voulais dire… mais le lecteur, intelligent et cultivé, aura compris le sens de mon message subliminal.

Georgie de Saint-Maur

L’Odeur du Bestiaire

Des cas d’automutilation chez les fourmis ont été rapportés.

Que faire ?

Cette pratique existe, inutile de le nier, mais pas question non plus d’en faire un drame : elle ne concerne en effet que les reines, qui, une fois qu’elles se sont accouplées avec un mâle d’une autre fourmilière, se sectionnent les ailes pour aller fonder sous terre leur propre colonie. Entre nous, au vu des pratiques monarchiques ridicules (pour ne pas dire consanguines) de notre propre espèce, nous sommes bien placés pour nous taire.

Unebestiocratieabsolue pas piquée des vers.

On est en droit de s’interroger sur un tel intérêt porté aux animaux. Pourquoi un bestiaire, équitable qui plus est, dont une première partie, tout en nuances, consacrée aux seuls insectes ?

Jérôme Pitriol, auteur né en Champagne, grand lecteur de Poe et de Lovecraft, s’est déjà illustré dans le domaine, par le passé. Notons, sans pour autant lui chercher des poux, une nouvelle de lui parue chez Short story intitulée – «  Les aventures d’Artur – mettant en scène un kangourou roux, un détail qui fait sens, à l’ascension fulgurante. Comme s’il y avait chez cet écrivain à l’œuvre fourmillante (qui « pétille sans trop saouler » !) et dont on sait également qu’il n’hésitait pas à aller butiner du côté des fameux contes licencieux d’un certain Jean de La Fontaine, une volonté de remettre en cause cette prétendue supériorité de l’homme sur le monde animal. Et, par conséquent, d’arracher une à une (la cruauté de l’auteur à cet égard ne fait plus aucun doute) les élytres duveteuses d’une hiérarchie du vivant rarement contestée (sauf par quelques hurluberlus). Donnant ainsi le coup de pied de l’âne au grand Socrate, ce faux sage, qui plaçait l’amour des hommes au dessus de tout, et ces derniers au pinacle de la Création.

Quoiqu’il en soit, Jérôme Pitriol, entomologiste de circonstance, explorateur d’un monde grouillant d’infimes créatures chitineuses dont nous ne nous préoccupons que très rarement il est vrai (aussi fallait-il leur rendre justice !), sur-tisse la toile de l’égalitarisme. Enfonce ses griffes dans l’arbre d’une généalogie surfaite. Comme s’il fallait que tout revienne au même. Sans le moindre discernement. Du Levi Strauss dans le texte. Même si rien ne permet d’affirmer si, à l’image d’un Saint Thomas d’Aquin, il allait jusqu’à leur prêter une âme ou une conscience.

Si tel est bien le cas, s’il avait vécu quelques siècles plus tôt, sans doute que de tels propos hérétiques lui auraient valu le bûcher. L’idée d’un bestiaire équitable, d’une bestiocratieabsolue, lui serait restée en travers de l’échine.

On sent chez notre homme cette envie irrépressible de crier hait et fort : Descartes s’est trompé !

Philippe Sarr

L’Odeur du bestiaire

On m’a dit que certaines sauterelles faisaient partie de l’ordre des orthoptistes. Qu’en pensez-vous ?

On dit « orthoptère ». Les sauterelles font partie des orthoptères. Ce qui signifie qu’elles ont les ailes bien rangées, bien repliées. Les orthoptistes, pour leur part, n’ont pas systématiquement les pattes postérieures aussi développées, et on ne les trouve en général qu’au bout des branches de lunettes.

Best of

L’homme était sans doute la plus dangereuse de toutes les espèces.

1errésumé du Bestiaire

Nous avons droit à des classifications par espèces, à des idées en forme de cornes, à des bavardages pompettes et même trompettes.

Le Bestiaire est un beau cadeau.

Le lire est accessible à tous.

Nous ne verrons plus nos braves animaux de la même façon.

Georgie de Saint-Maur

Le questionnaire de Louise Berg

Qui êtes-vous, Jérôme Pitriol ?

Bonne question. Disons quelqu’un qui s’est bâti en absorbant du rock’n’roll. Une nourriture hautement énergétique pour qui la digère.

Ce que nous savons

Georgie de Saint-Maur fait ici la preuve de sa rigueur olfactive.

Serge Cazenave-Sarkis, quant à lui, répond à un essai faussement documenté par une véritable imposture (renseignements pris, il n’a jamais travaillé au 57, rue Cuvier).

Minily & Souris, devant la menace que fait planer Pitriol sur les chenilles et autres papillons, tremble de peur à l’idée que ses fées, qu’elle aime tant, ne soient les prochains sur la liste noire de ce malade.

Philippe Sarr, enfin, réfute avec véhémence le vilain égalitarisme homme-animal souvent insinué par l’auteur, et l’on sent bien qu’il l’apporterait volontiers au muséum d’histoire naturelle, mort ou vif, s’il savait où il se terre.


[1]Référence à une célèbre réplique d’un des personnages du film « Il était une fois en Amérique » de Sergio Leone.

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